vendredi 5 octobre 2018

Conte arménien : le maître du jardin

Il était un roi d'Arménie. Dans son royal jardin poussait un rosier maigre et pourtant précieux entre tous. Le nom de ce rosier était Anahakan. Jamais, de mémoire de roi, il n'avait pu fleurir. Mais s'il était choyé plus qu'une femme aimée, c'était qu'on espérait une rose de lui, l'Unique dont parlait les grimoires ancestraux. Il était dit ceci : « Sur le rosier Anahakan viendra un jour la rose pure qui donnera au maître du jardin l'éternelle jeunesse ».
Tous les matins le roi accourait près de lui. Il chaussait ses lorgnons, cherchait parmi ses feuilles un espoir de bourgeon, n'en trouvait pas le moindre, se redressait enfin et, la mine terrible, prenait au col son jardinier. Il le menaçait de prison si le printemps venait sans rose. C'est ainsi qu'une fois par an, aux premiers jours du mois de mai, ce roi changeait de jardinier.
Douze printemps passèrent, et douze experts en rosiers rares. Le treizième était un jeune homme. Il s'appelait Samvel. Il dit au roi : « Seigneur, je veux tenter ma chance ». Le roi lui répondit : « Ceux qui t'ont précédé étaient de nobles maîtres. Ils ont tous échoué. Et toi, blanc-bec, tu oses ! - J'ose », lui dit Samvel. Et on lui ouvrit donc la porte du jardin. Il s'en fut au rosier. Un long moment il lui parla, puis il bêcha la terre autour de son pied maigre, l'arrosa, demeura près de lui nuit et jour, à le garder du vent, à caresser ses feuilles. Aux premières gelées, il l'habilla de paille. Sous la neige, il resta comme au chevet d'un fils, à chanter des berceuses. Le printemps vint. Samvel ne quitta plus l'ombre de son rosier, guettant ses moindres pousses, et respirant pour lui. Dans le jardin des fleurs partout s'épanouirent, mais il ne les vit pas. Il ne regardait que la branche sans rose. A la première aube de mai : « Rosier, dit-il où as-tu mal ? »
A peine avait-il dit ces mots qu'il vit sortir de ses racines un ver noir, long, terreux. Il voulu le saisir. Un oiseau lui vint sur la main, déroba sa capture, et le ver au bec s'envola. Comme il s'éloignait dans l'air bleu, un bourgeon vint sur le rosier. Samvel se pencha, l'effleura. Lentement la rose s'ouvrit au premier soleil du matin. Il courut au palais en criant la nouvelle. Le roi était au lit. « Seigneur, lui dit Samvel, la rose s'est ouverte. Vous voilà immortel, O maître du jardin ! »
Le roi bondit hors de ses draps. En chemise, pieds nus, bras au ciel, il sortit. « Que l'on poste, dit-il, mille soldats armés autour de ce rosier ! Je ne veux voir personne à dix lieues à la ronde ! Samvel, jusqu'à ta mort tu veilleras sur lui. - Seigneur je veillerai.»
Le roi dans son palais régna dix ans encore, puis un soir il quitta ce monde en murmurant ces pauvres mots : « Le maître du jardin meurt comme tout le monde. Tout n'était que mensonge - Non, dit le jardinier à genoux près de lui. Le maître du jardin, ce ne fut jamais vous. La jeunesse éternelle est à celui qui veille, et j'ai veillé, Seigneur, et je veille toujours, de l'aube au crépuscule, du crépuscule au jour. » Il lui ferma les yeux, baisa son front pâli, sorti sous les étoiles. Il salua chacune. Il dit : « Bonsoir, bonsoir, bonsoir. »
Samvel avait le temps désormais. Tout le temps.
(Henri Gougaud)

jeudi 27 septembre 2018

Conte de Bretagne : les deux bossus

Il y avait une fois, deux tailleurs qui habitaient la même rue et étaient affligés de la même difformité : ils étaient aussi bossus l'un que l'autre. L'un s'appelait Kaour et l'autre Laouig. Kaour était d'un heureux tempérament ; il répondait aux plaisanteries par des plaisanteries encore plus fines ; il prenait la vie par le bon bout. Laouig, au contraire, était continuellement renfrogné, il supportait mal les moqueries et ne se mettait guère en frais pour distraire ses pratiques. Ajoutons qu'il aimait l'argent ... et que lorsqu'il pouvait voler son prochain il ne laissait jamais passer l'occasion.

Une nuit, Kaour rentrait d'une journée de travail à la ferme de Penhoat, et traversait au clair de lune une grande lande. Soudain, il entendit de petites voix fluettes qui chantaient.

Tiens ! se demanda-t-il, qui donc peut chanter ainsi dans ce lieu désert ?
Il s'approcha tout doucement, en évitant de faire du bruit, et vit une bonne centaine de petits korrigans qui dansaient en rond en se tenant par la main.

L'un d'eux s'époumonait à chanter : « Dilun, dimeurz, dimerc'her! » Et tous les autres reprenaient en chœur. 

Kaour fît prudemment demi-tour. Mais il n'en fut pas moins remarqué par les danseurs nocturnes qui, interrompant leur ronde lui crièrent tous à la fois : "Viens danser avec nous ", La ronde se reforma donc avec lui et le chant reprit.

Au bout d'un certain temps, Kaour commença à être fatigué de tourner en rond. Pour gagner un peu de temps et reprendre son souffle, il dit : « on pourrait chanter la suite de la chanson ».

Les korrigans s'arrêtèrent net.
- Vrai ? Tu connais la suite ? Oh ! Alors dis-la-nous.

Et le tailleur, après avoir repris son souffle, de chanter : -Diriaou ha digwener ! (Jeudi et vendredi).

Les korrigans poussèrent des acclamations enthousiastes : Voilà qui nous fait une chanson magnifique ! Et ils se remirent à danser en chantant.

Quand ils virent que Kaour étaient fatigué, ils arrêtèrent leur ronde et leur chef demanda:
- Que désires-tu, Kaour, comme récompense pour nous avoir appris un si beau chant?
- Comme récompense? Ma foi... je ne sais pas...
- Eh bien, je t'offre le choix entre un gros sac rempli d'or ou de supprimer ta bosse. Le tailleur n'hésita pas et choisit la bosse.

Aussitôt les nains se jetèrent sur lui, le lancèrent en l'air, le firent pirouetter et se le passèrent de l'un à l'autre comme un ballon. Quand il retomba, tout étourdi, sur ses pieds, il n'avait plus de bosse et était aussi droit que le mât du drapeau breton.

Le lendemain, Kaour rencontra l'autre tailleur, Laouig qui, en le voyant, se frotta plusieurs fois les yeux.
- Ma parole ! Tu as bien grandi, d'un seul coup, d'un pied. Et qu'as-tu fait de ta bosse ?
- Ma bosse? Quelle bosse? Tu vois bien que je n'ai pas de bosse. 
- Cesse de te moquer. Tu en avais une pas plus tard qu'hier. Il y a de la sorcellerie là-dessous.

Kaour raconta ce qui lui était arrivé.
- Satordellik ! Se dit Laouig, il faut que j'aille moi aussi, la nuit prochaine faire un tour sur la lande. Moi je prendrai, ce sera le sac plein d'or.

Dès que la lune se leva, il se mit en route et lorsqu'il aperçut les korrigans dansant en rond, il s'avança hardiment vers eux.
- Viens danser avec nous, lui crièrent-ils.
Il pénétra dans le cercle et chanta avec eux
Mais bientôt, il fut fatigué de tourner et leur demanda
- Ne savez-vous chanter que cela ? Ne connaissez-vous pas la suite ?  
- Oh ! Dis-la-nous alors. Dis-la vite !
- Bon écoutez : Dilun, dimeurz, dimerc'her, diriaou ha digwener, ha disadorn ha disul (Et samedi et dimanche)

Les korrigans firent la moue : « ce n'est pas si joli, ça ne rime pas ».

Mais leur chef intervint : « il faut tenir compte de l'intention. Nous avons récompensé Kaour. Nous devons la même récompense à celui-ci. Kaour a laissé le sac d'or. Quel sera ton choix ? » 
- Je choisis ce que Kaour a laissé.

Les nains se jetèrent sur lui, le lancèrent en l'air, le firent pirouetter et se le passèrent de l'un à l'autre comme un ballon. Quand il retomba, tout étourdi, sur ses pieds ... il avait ... deux bosses. La sienne et celle de Kaour.

Source : http://aubedesfees.forumactif.fr/t26-les-deux-bossus-histoire-de-korrigans

jeudi 20 septembre 2018

Un fils savant

Un fils revint de la ville chez son père au village.

— C’est aujourd’hui la fenaison, lui dit le père, prends ce râteau et viens m’aider.

Mais le fils ne voulait pas travailler, et il répondit :
— J’ai appris les sciences, et j’ai oublié tous les mots de moujik; qu’est-ce que c’est que cet instrument ?

Il sortit, et, dans la cour, marcha sur le râteau, dont le manche vint lui frapper le front; alors il se souvint, se frotta le front et murmura :
— Quel sot a pu placer là ce râteau ?

Conte de Léon Tolstoï (1828-1910)

samedi 15 septembre 2018

La fourmi et le roi Salomon

Ce jour-là, une jeune fourmi avait osé, elle avait osé rester là, dans son trou, en train de travailler, pendant que toutes les autres fourmis se bousculaient pour se prosterner sous les pieds de Salomon.

Salomon qui se promenait dans le désert, à côté de leur fourmilière. Salomon était un roi doublé d'un prophète. Il avait des dons impressionnants dont celui de dompter les animaux, de comprendre leur langage et de leur parler.

Malgré les ruades et bousculades de la foule, Salomon a remarqué l'absence de la jeune fourmi. Il leva la tête, la découvrit dans son trou et lui dit :

- Que fais-tu là, bête menue, et pourquoi ne fais-tu pas comme tes congénères ?

- Sire, répondit-elle, ce n'est ni par impolitesse, ni par désobéissance que je ne suis pas venue comme les autres, mais tout simplement, je m’occupe à quelque chose qui me tient particulièrement à cœur : je veux déplacer cette dune de sable que vous voyez là !

- Ha ha ha ! Mon pauvre ami, rétorqua le roi Salomon, je doute que tu aies la vertu nécessaire, c'est-à-dire la patience et surtout la chance suffisante, c'est-à-dire la longévité, pour accomplir ce travail immense.

- Moi non plus je n'en sais rien, confessa la fourmi, mais ce que je sais c'est que la force qui me pousse est plus puissante que la tempête du désert, je veux parler de la force de l'amour, car de l'autre côté de la dune de sable se trouve ma bien-aimée. Si je mourais avant de l'atteindre, je finirais ma vie dans la folie de cette chose qui meurt en dernier dans le cœur des êtres, c'est-à-dire l'espérance.

Cet échange a fortement ébranlé le grand roi et prophète Salomon, qui, dans le désert au milieu de nulle part, a compris le vrai sens de l'amour.

Ce conte est fini, le premier qui respire ira au Paradis.

vendredi 7 septembre 2018

Le jeune et le vieil alchimiste

Il était une fois un vieil homme qui avait une fille. Elle tomba amoureuse d'un beau garçon, et tous deux se sont marièrent avec la bénédiction du vieil homme. Le jeune couple menait une vie heureuse, à l'exception d'un problème : le mari passait son temps à faire de l'alchimie, rêvant d'une façon de transformer les éléments de base en or. Bientôt, il eut mangé son patrimoine, et la jeune femme dut lutter pour acheter de la nourriture chaque jour. Elle demanda à la fin à son mari de trouver un emploi, mais il protesta. "Je suis sur le point de réussir ! Quand j'aurai réussi, nous serons riches au-delà de nos rêves !"

Finalement, la jeune femme en parla à son père. Il fut surpris d'apprendre que son gendre était alchimiste, mais il promit d'aider sa fille et demanda à le voir. Le jeune homme s'y rendit à contrecœur, s'attendant à une réprimande. A sa grande surprise, son beau-père lui confia : "Moi aussi, j'étais alchimiste quand j'étais jeune ! »  Tous deux passèrent l'après-midi à en parler. Le vieil homme finit par s'exciter. "Tu as fait tout ce que j'ai fait !" s'exclama-t-il. "Vous êtes sûrement sur le point de réussir. Mais il vous faut un ingrédient de plus pour transformer les éléments de base en or, et je n'ai découvert ce secret que récemment." Le vieil homme s'arrêta et soupira. "Mais je suis trop vieux pour entreprendre la tâche. Ça demande beaucoup de travail."

"Je peux le faire, cher père !" dit le jeune homme et se porta volontaire. Le vieil homme s'illumina : "Oui, peut-être que vous le pouvez." Puis il se pencha et chuchota : "L'ingrédient dont vous avez besoin est la poudre d'argent qui pousse sur les feuilles de bananier. Cette poudre devient magique quand on plante soi-même les bananes et qu'on y jette certains sorts."

"De combien de poudre avons-nous besoin ?" demanda le jeune homme. "Deux livres", répondit le vieil homme.

Le gendre pensa à haute voix : "Ça demande des centaines de bananiers !"

"Oui, soupira le vieil homme, et c'est pourquoi je ne peux pas terminer le travail moi-même." "Ne craignez rien !" dit le jeune homme, "Je le ferai !" C'est ainsi que le vieil homme enseigna les incantations à son gendre et lui prêta de l'argent pour le projet.

Le lendemain, le jeune homme a acheté un terrain et l'a défriché. Il creusa lui-même le sol, comme le vieil homme l'avait instruit, planta les bananes et murmura les sorts magiques sur elles. Chaque jour, il examinait ses plantes, éloignant les mauvaises herbes et les parasites, et lorsque les plantes portaient des fruits, il recueillait la poudre d'argent des feuilles. Comme il n'y en avait presque pas sur chaque plante, le jeune homme acheta plus de terres et cultiva plus de bananes. Après plusieurs années, le jeune homme avait enfin ramassé deux livres de poussière magique. Il se précipita chez son beau-père.

"J'ai la poudre magique !" s'exclama le jeune homme. "Merveilleux !" se réjouit le vieil homme. "Maintenant, je peux vous montrer comment transformer les éléments de base en or ! Mais vous devez d'abord amener votre femme ici. On a besoin de son aide." 
Le jeune homme, perplexe, obéit. Quand elle est apparue, le vieil homme a demandé à sa fille : "Pendant que ton mari ramassait la poudre de banane, qu'as-tu fait des fruits ?

"Pourquoi ? je les ai vendus," dit la fille, "et c'est ainsi que nous gagnions notre vie."

"Avez-vous économisé l'argent ?" demanda le père.

"Oui," répondit-elle.

"Puis-je le voir ?" demanda le vieil homme. Sa fille s'est donc précipitée à la maison et est revenue avec plusieurs sacs. Le vieil homme les ouvrit, vit qu'ils étaient pleins d'or, et versa les pièces sur le sol. Puis il prit une poignée de terre et l'a mis à côté de l'or.

"Tu vois, il s'est tourné vers son gendre, tu as changé les éléments de base en or !"

Pendant un moment, le jeune homme est resté silencieux. Puis il rit, voyant la sagesse dans le tour du vieil homme. Et à partir de ce jour-là, le jeune homme et sa femme ont beaucoup prospéré. Il s'occupait des plantes pendant qu'elle allait au marché, vendant les bananes. Et ils ont tous les deux honoré le vieil homme comme le plus sage des alchimistes.

Source : http://ericksonian.com/a-tale-of-perseverance-the-old-alchemist

vendredi 31 août 2018

Variante bretonne de Tom Pouce : Le p’tit Birou

"Il y avait une fois un petit birou qui était caché sous une feuille de brou; la feuille chi ; la vache le manji.
La mère au petit birou alla le chercher, elle l'appela, mais le petit birou ne pouvait pas répondre parce qu'il était dans le ventre de la vache. Alors la mère alla chercher le boucher, et le boucher tua la vache. Dès qu'elle fut tuée, "le bouyé chi à bas", et le petit birou était dans le bouillé. Aussitôt une poule qui se trouvait là mangea le bouillé. La mère bien chagrine courut après la poule et la força à vomir. La poule rejeta le bouillé, et la mère retrouva son petit birou.
Le petit birou fut bien content d'être délivré. Il prit un cheval et le conduisit dans une maison où il y avait une belle fille. La fille mena le cheval boire, mais en route lui cassa une jambe. Le petit birou dit que la fille serait à lui, puisqu'elle avait abîmé son cheval.
Il la mit dans un sac et porta le sac chez sa marraine. Pendant qu'il n'était pas là, la fille appela la marraine. Et la marraine mit son vieux chien à la place de la fille. Quand le petit birou fut revenu, il installa le sac sur son dos. Les griffes du chien le grattaient.
Alors il s'arrêta dans un champ pour ouvrir le sac. Et le vieux chien s’en alla !
Je n’en sais pas plus long.
"

Signification de quelques termes

Birou, garçon;
Brou, lierre;
Chi, tomba;
Manji, mangea;
Le bouyé chi à bas, les entrailles tombèrent à terre.

Source : http://www.contes-et-merveilles.com/contes/sources-variees/etudes-mythologie-et-divers

vendredi 24 août 2018

Un chat vertueux

Dans les temps les plus anciens, existait un chat vertueux, appelé « chat d’Ighnaïn ». Il était connu pour sa bonté, son intégrité et sa fidélité. Il était très apprécié dans son entourage. Comme il ne pouvait pas s’acquitter des travaux assumés par les hommes, la famille qui l’avait adopté l’affecta aux courses. Un jour d’été, il fût chargé d’apporter le déjeuner aux moissonneurs. Dans son panier, il avait une grande quantité de nourriture : pain, huile, beurre, miel, lait… Sur son chemin, il tomba sur un hérisson qui semblait souffrir. Il marchait péniblement en poussant des gémissements de douleur : « aïe, aïe, aïe… ». Il s’apitoya sur son sort, s’approcha de lui et lui proposa son aide : 
- Que puis-je pour vous ? 
Celui-ci, d’une petite voix à peine audible, le supplia : 
- Âme charitable, je vous prie de me transporter jusqu’à ma demeure, elle est sur votre chemin. J’ai trop mal, je n’arrive pas à marcher.
Sans hésiter, le chat se pencha sur lui, le ramassa délicatement et le posa doucement au fond du panier. Une fois bien installé dans le panier, le hérisson se frotta les pattes. Il arbora un large sourire et se mit à saliver. Il jubila face à un tel banquet. Ce fut avec voracité, qu’il puisa dans le miel, le beurre… Une fois rassasié, il s’adressa à son bienfaiteur : 
- Âme charitable, je vous prie de me déposer ici, je suis arrivé à destination. Je vous serai reconnaissant toute ma vie.

Mais avant de s’en aller, feignant une révérence en signe d’adieu, il prit soin d’enduire de beurre rance la queue du chat. Ne se doutant de rien, bercé par l’euphorie d’avoir accompli un geste charitable, le chat continua son chemin en chantonnant : « miaou, miaouou… ». Quand ils l’aperçurent, les moissonneurs tenaillés par la faim se précipitèrent à sa rencontre et lui arrachèrent le panier. Dès qu’ils y jetèrent un regard, ils se figèrent et échangèrent des regards consternés : il y avait très peu de nourriture. Ils interrogèrent le chat qui nia catégoriquement avoir puisé dans le contenu du panier. 
- Si ce n’est pas toi, qui est le coupable à ton avis ? 
- Je vous jure que je ne sais pas. C’est vraiment un mystère.

Décontenancés, les moissonneurs s’approchèrent du suspect à la recherche d’un indice qui prouve sa culpabilité. Il dût ouvrir la bouche : il n’y avait ni trace de nourriture ni odeur du beurre. On passa au crible fin ses pattes, il n’y eut rien à signaler. Mais dès que les nez flairèrent la queue, ils furent envahis par l’odeur du beurre rance et crièrent tous : 
- C’est elle la coupable ! C’est elle la voleuse ! C’est ta queue ! 
Furieux contre sa queue, le chat se tourna vers elle, la secoua, lui fit mordre la poussière en lui disant : 
- Quand tu me suivais et m’obéissais, je te reconnaissais mienne. À présent, tu oses me trahir et manger à mon insu, tu me fais honte espèce de chapardeuse. Je te renie ! Je te renie ! lui cria-t-il fou de rage. Et d’un coup de dents, il la cisailla. Comme une ordure, il la jeta loin de lui.