jeudi 2 septembre 2021

Le français, une langue animale




Un petit chef d’œuvre de drôlerie animale concocté par Jean d'Ormesson
«Myope comme une taupe», «rusé comme un renard» «serrés comme des sardines»... les termes empruntés au monde animal ne se retrouvent pas seulement dans les fables de La Fontaine, ils sont partout.


La preuve: que vous soyez fier comme un coq, fort comme un bœuf, têtu comme un âne, malin comme un singe ou simplement un chaud lapin, vous êtes tous, un jour ou l'autre, devenu chèvre pour une caille aux yeux de biche.

Vous arrivez à votre premier rendez-vous fier comme un paon et frais comme un gardon et là , ... pas un chat !

Vous faites le pied de grue, vous demandant si cette bécasse vous a réellement posé un lapin.
Il y a anguille sous roche et pourtant le bouc émissaire qui vous a obtenu ce rancard, la tête de linotte avec qui vous êtes copain comme cochon, vous l'a certifié: cette poule a du chien, une vraie panthère

C'est sûr, vous serez un crapaud mort d'amour. Mais tout de même, elle vous traite comme un chien.

Vous êtes prêt à gueuler comme un putois quand finalement la fine mouche arrive.

Bon, vous vous dites que dix minutes de retard, il n'y a pas de quoi casser trois pattes à un canard.

Sauf que la fameuse souris, malgré son cou de cygne et sa crinière de lion est en fait aussi plate qu'une limande, myope comme une taupe, elle souffle comme un phoque et rit comme une baleine.
Une vraie peau de vache, quoi !
Et vous, vous êtes fait comme un rat.

Vous roulez des yeux de merlan frit, vous êtes rouge comme une écrevisse, mais vous restez muet comme une carpe.

Elle essaie bien de vous tirer les vers du nez, mais vous sautez du coq à l'âne et finissez par noyer le poisson.

Vous avez le cafard, l'envie vous prend de pleurer comme un veau (ou de verser des larmes de crocodile, c'est selon).
Vous finissez par prendre le taureau par les cornes et vous inventer une fièvre de cheval qui vous permet de filer comme un lièvre.
C'est pas que vous êtes une poule mouillée, vous ne voulez pas être le dindon de la farce.
Vous avez beau être doux comme un agneau sous vos airs d'ours mal léché, faut pas vous prendre pour un pigeon car vous pourriez devenir le loup dans la bergerie. 

Et puis, ça aurait servi à quoi de se regarder comme des chiens de faïence.
Après tout, revenons à nos moutons: vous avez maintenant une faim de loup, l'envie de dormir comme un loir et surtout vous avez d'autres chats à fouetter.


Billet d'humour de Jean d'Ormesson

mercredi 25 août 2021

Nommer



Dans le fond tout tourne autour de ça. Qui a le droit de nommer et qui ne l’a pas.

Dans la bible, c’est le caractère imprononçable du nom de Dieu – le tétragramme- qui prouve sa supériorité. Personne n’a le droit de le nommer.

Lui, par contre a le droit de nommer Adam, Adam a le droit de nommer les animaux, les animaux n’ont le droit de nommer personne, les Beiges (= Blancs) ont le droit de nommer les Marrons (= Noirs) et ces derniers avaient le droit de nommer leurs enfants, mais seulement de façon provisoire.

Chaque fois que l’enfant changeait de propriétaire, il recevait un nouveau nom. D’où Malcolm X, bien sûr (1925-1965, militant politique et défenseur des droits de l’homme afro-américain).

Les femmes, elles aussi, devaient toutes s’appeler X. Elles devaient changer de nom en changeant de propriétaire. A la naissance, elles portaient le nom de leur père, puis celui de leur mari.

Même chez les Beiges : ma grand-mère Eileen était fière de s’appeler non seulement Mme Darrington, mais Mme David Darrington. Et même, si on garde son nom de jeune fille, comme les féministe de la première vague, il n’a rien de féminin, bien sûr : c’est toujours le nom du père.

De nos jours, on peut porter le nom de la mère , mais cela ne fait que repousser le problème d’une génération : c’est le nom du grand-père maternel

Source : Nancy Houston, l’arbre de l’oubli (Actes Sud, 2021)


jeudi 19 août 2021

Ecologie : on se fout de notre gueule...



Une grande société de paquebot de croisière (Carnival) a une flotte de 94 bateaux. Une étude a montré que ces quelques bateaux polluent plus que les 260 millions de voitures qui roulent  dans toute l’Europe. Ils émettent dix fois plus d’oxyde de soufre que toutes ces bagnoles réunies. En fait même à l’arrêt, ils polluent : ils doivent faire tourner les moteurs au ralenti pour assurer l’électricité à bord. Rien que pour cela, un seul de ces paquebots à l’arrêt pendant une journée pollue plus que 12.000 voitures. Aussi bien pour l’oxyde de soufre que l’azote ou même les particules fines. 

 

Les voitures roulent à l’essence raffinée qui pollue peu, mais est taxée à mort. En mer, c’est du fuel lourd qui pollue un max, mais qui n’est pas taxé. Zéro taxe. Cherchez l’erreur. 

 

Pas étonnant que nos usines ferment ici pour produire leurs m... à l’autre bout du monde. On crame du fuel pour les rapporter, mais cela ne coûte que dalle. Et pendant ce temps-là, on va vous emmerder pour vous faire mettre votre vieille bagnole à la casse et vous pousser à en racheter une neuve, alors que cela pollue plus d’en fabriquer une neuve que de continuer de rouler avec l’ancienne. Et si en plus, la neuve vient de l’autre bout de la planète, le bilan carbone est juste catastrophique. 

 

On se fout de de notre gueule sur toute la ligne... 

mardi 10 août 2021

L’arbre de l'oubli



Au Bénin, dans la ville portuaire d’Ouidah, durant quatre siècles , des milliers d’hommes , de femmes et d’enfants ont été capturés dans les pays alentour et conduits dans cette ville

 

Ceux qui étaient trop faibles pour faire le passage du Milieu étaient enterrés vifs. 

 

Les autres, avant d’être traînés, poussés ou balancés sur ces grands bateaux qu’on appelait des négriers, participaient à un rituel d’oubli. 

 

De quoi s’agit-il ? Dans un square au cœur de la ville d’Ouidah se dressait un arbre magnifique. Avant de se diriger vers la porte du Non-Retour , les futurs esclaves venaient faire le tour de l’arbre. Les femmes lui tournaient autour sept fois et les hommes neuf. 

 

Les futurs esclaves étaient assez sages pour savoir que dans leur nouvelle vie au-delà des mers, leurs souvenirs pèseraient plus douloureusement que des chaînes. Ranimée dans les plantations du Brésil, de Saint Domingue ou de la Géorgie, chaque image des temps d’avant serait comme une dague plongée dans leur cœur. 

 

Alors ils ont choisi de remettre leur identité à l’arbre. Ils lui ont confié tous  les souvenirs africains pour qu’il les garde précieusement, les chérisse et les conserve, jusqu’à ce qu’ils reviennent reprendre le fil de leur histoire là où il avait été tranché. 

 

Plus d’un million d’esclaves ont embarqué à Ouidah pour le passage du Milieu et aucun n’est revenu. 

 

Année après année, décennie après décennie, l’arbre a patiemment attendu leur retour, mais en vain. 

 

Aujourd’hui, l’arbre n’existe plus. Tout a disparu : ses branches noueuses et ses racines enchevêtrées, son bois et sa sève. Hachées menu, les histoires des Africains kidnappés ne sont plus que sciure, air et poussière.  

mercredi 4 août 2021

Le bateau de Thésée



Qu’est-ce que l’identité ? En tant qu’être humain, nous évoluons au cours de notre vie. Nos cellules sanguines sont renouvelés tous les sept ans, nos neurones meurent et d’autres naissent... bref, beaucoup de choses changent. Sommes-nous toujours le même ? 

 

Dans son livre sur l’intelligence artificielle, l’auteur parle du bateau de Vasco de Gama dont on change régulièrement les planches de bois. Est-ce toujours le même bateau ? Et si à la fin le bateau a été petit à petit entièrement renouvelé, est-ce toujours le même ? Et si quelqu’un qui aurait conservé toutes les planches d’origine reconstruisait avec un nouveau bateau, serait-ce un nouveau bateau ou le bateau originel ? 

 

Cette réflexion philosophique est ancienne ; En voici son historique. 

 

Le bateau de Thésée est une expérience de pensée philosophique concernant la notion d'identité. Elle imagine un bateau dont toutes les parties sont remplacées progressivement. Au bout d'un certain temps, le bateau ne contient plus aucune de ses parties d'origine. La question est alors de savoir s'il s'agit du même bateau ou d'un bateau différent.

Le bateau de Thésée est une illustration d'un problème philosophique plus général : un objet dont tous les composants sont remplacés par d'autres reste-t-il le même objet ? D'autres illustrations en existent, comme celle du " couteau de saint Hubert"

 

La légende du bateau de Thésée est évoquée par Plutarque dans Vies des hommes illustres. Thésée serait parti d'Athènes combattre le Minotaure. À son retour, vainqueur, son bateau aurait été préservé par les Athéniens : ils retiraient les planches usées et les remplaçaient — de sorte que le bateau resplendissait encore des siècles plus tard — jusqu'au point où il ne restait plus aucune planche d'origine. Deux points de vue s'opposèrent alors : les uns disaient que ce bateau était le même, les autres que l'entretien en avait fait un tout autre bateau. 

 

« Le navire à trente rames sur lequel Thésée s’était embarqué avec les jeunes enfants, et qui le ramena heureusement à Athènes, fut conservé par les Athéniens jusqu’au temps de Démétrius de Phalère. Ils en ôtaient les pièces de bois, à mesure qu’elles vieillissaient, et ils les remplaçaient par des pièces neuves, solidement enchâssées. Aussi les philosophes, dans leurs disputes sur la nature des choses qui s’augmentent, citent-ils ce navire comme un exemple de doute, et soutiennent-ils, les uns qu’il reste le même, les autres qu’il ne reste pas le même. »

— Plutarque, Vies des hommes illustres

 

Le problème est de savoir si le changement de matière implique un changement d'identité, ou si l'identité serait conservée par la forme, ou encore d'une autre façon. Il y a une autre question, corollaire : si on avait gardé les planches du bateau et qu'avec, on en avait reconstruit un autre, lequel serait le vrai bateau ; cette hypothèse est formulée par Thomas Hobbes (De corpore). Le bateau de Thésée n'aurait pu rester identique à lui-même que s'il était resté à quai, constamment entretenu, et dans ce cas, même si aucune pièce ne subsistait du bateau d'origine, c'est bien ce bateau-là qui aurait été le témoin de l'aventure de Thésée.

 

Source : wikipedia

mardi 27 juillet 2021

La chemise du Tsar


Un tsar, se trouvant malade et grincheux, dit : "Je donnerai la moitié de mon royaume à celui qui me guérira !"

Alors, tous les sages se réunirent et se concertèrent pour guérir le tzar, mais ils ne trouvèrent aucun moyen.Un d’entre eux, cependant, déclara qu’on pouvait guérir le tsar.

— Si l’on trouve sur terre un homme heureux, dit-il, qu’on lui enlève sa chemise et que le tsar la mette, il sera guéri.

Le tsar fit rechercher dans le monde un homme heureux. Les envoyés du tzar se répandirent par tout le royaume, mais ne découvrirent pas celui qu’ils cherchaient. Il ne se trouva pas un homme qui fût content.

L’un était riche, mais malade ; l’autre était bien portant, mais pauvre ; un troisième, riche et bien portant, se plaignait de sa femme ; celui-ci, de ses enfants ; tous désiraient quelque chose.

Un soir, le fils du tsar, passant devant une pauvre chaumière, entendit quelqu’un s’écrier : 

— Grâce à Dieu, j’ai bien travaillé, j’ai bien mangé, je vais me coucher ; que me manque-t-il ?

Le fils du tsar fut rempli de joie ; il ordonne qu’on aille tout de suite enlever la chemise de cet homme, qu’on lui accorde en échange tout l’argent qu’il exigera, et qu’on envoie sa chemise au tsar.

Les envoyés se rendirent en hâte chez cet homme heureux et voulurent lui enlever sa chemise, mais l’homme était si pauvre qu’il n’avait pas de chemise.

Lorsque les envoyés, inquiets, et redoutant la colère du tsar, lui rapportèrent que la seule personne heureuse qu’ils avaient trouvée dans le royaume, ne possédait même pas une chemise, le tsar éclata de rire. 

Extrait des Contes de Leon Tolstoï (1828 – 1910) 

jeudi 22 juillet 2021

Retour à l'essentiel

 

La période des vacances est une occasion de revenir à l’essentiel. Voici un très beau texte trouvé dans le livre d’Alice Walker, la couleur pourpre, (Robert Laffont, 2016), Prix Pulitzer en 1983. Une partie de son histoire se passe en Afrique, dans une tribu fictive, les Olinka. 

 

 

Les habitants de ce village pensent qu'ils ont toujours vécu à l'endroit exact où se trouve aujourd'hui leur village. Et cet endroit a été bon pour eux. Ils y plantent du manioc, des arachides Ils plantent de l'igname, du coton et du millet. Toutes sortes de choses. 

 

Mais une fois, il y a longtemps, un homme du village voulait plus que sa part de terre à planter. Il voulait faire plus de récoltes afin d'utiliser son surplus pour le commerce avec les hommes blancs de la côte. Comme il était le chef à l'époque, il a progressivement pris de plus en plus de terres communes et a pris de plus en plus de femmes pour les travailler. Au fur et à mesure que sa cupidité augmentait, il commença également à cultiver la terre sur laquelle poussait la feuille qui servait à couvrir le toit des huttes. Même ses femmes étaient contrariées par cette situation et essayaient de se plaindre, mais personne ne leur prêtait attention. Personne ne se souvenait d'une époque où l'herbe à toiture n'existait pas en quantité surabondante. 

 

Finalement, le chef avide s'est emparé d'une si grande partie de ces terres que même les anciens ont été perturbés. Alors il les a simplement soudoyés - avec des haches, des tissus et des casseroles qu'il a obtenus des commerçants de la côte. 

 

Un jour, il y eut une grande tempête pendant la saison des pluies qui détruisit tous les toits de toutes les huttes du village, et les gens découvrirent avec consternation qu'il n'y avait plus de feuilles pour les toits. Là où les feuilles avaient fleuri depuis le début des temps, il y avait du manioc. Du millet. Des arachides. Pendant six mois, les cieux et les vents ont maltraité le peuple d'Olinka. La pluie tombait comme des lances, poignardant la boue de leurs murs. Le vent était si violent qu'il soufflait les pierres des murs et les envoyait dans les marmites des gens. Puis des pierres froides, en forme de boules de millet, tombèrent du ciel, frappant tout le monde, hommes, femmes et enfants, et leur donnant la fièvre. Les enfants furent les premiers à tomber malades, puis leurs parents. Bientôt, le village commença à mourir. 

 

À la fin de la saison des pluies, la moitié du village avait disparu. Les gens priaient leurs dieux et attendaient avec impatience que les saisons changent. Dès que la pluie s'arrêta, ils se précipitèrent vers les vieux lits de feuilles de toit et essayèrent de retrouver les vieilles racines. Mais des innombrables racines qui avaient toujours poussé là, il n'en restait que quelques dizaines. Il fallut attendre cinq ans avant que les feuilles ne redeviennent abondantes. 

 

Pendant ces cinq années, beaucoup d'autres personnes du village sont mortes. Beaucoup sont partis et ne sont jamais revenus. Beaucoup ont été mangés par des animaux. Beaucoup, beaucoup étaient malades. Le chef a été forcé de quitter le village pour toujours. Le jour où toutes les huttes eurent à nouveau un toit fait de la feuille de toit, les villageois firent la fête en chantant, en dansant et en racontant l'histoire de la feuille de toit. La feuille de toit est devenue la chose qu'ils vénèrent. 

 

Qu’est-ce qui est essentiel pour vous ? Qu’est-ce qui peut se passer si cela est déstabilisé ? Comment en prendre conscience ? Comment agir pour se recentrer ? Ici, nous parlons de climat, mais cela peut être votre vie privée, votre travail, vos relations... voire de transmission : qu’est-ce qui est important pour vous de transmettre ?