jeudi 16 août 2018

Le roi tisserand

Dans les temps anciens, il y avait un puissant sultan du nom de Haroun El-Rachid. Il était le calife de Baghdâd. Ce monarque avait une femme de grande intelligence et de bon conseil. Un jour, elle insista auprès de lui : « Monseigneur, le pouvoir est capricieux et la vie pleine de surprises ! Apprends un métier manuel. Les mains, on les emporte toujours avec soi. Un jour ou l’autre l’apprentissage d’un métier révèlera son utilité ! ». 

Le Calife accepta et choisit l’art du tissage et de la broderie. Il fit venir un grand maître tisserand-brodeur et commença son apprentissage. Plus que le tissage des tapis, il affectionnait la broderie au fil d’or. Par amour du cheval, il inclinait au travail minutieux sur le cuir destiné aux selleries. Mais son érudition le poussait à la calligraphie pour orner les couvertures des manuscrits. Durant sept longues années, il partagea son temps entre ses responsabilités et sa nouvelle passion pour la broderie fine.

Mais Haroun El-Rachid était réputé pour son sens aigu de la justice et du bien public. Accompagné de son vizir, il avait l’habitude de se déguiser en simple marchand et de se glisser au milieu de la foule pour s’enquérir de la vie de ses sujets. Un soir, pour une raison inconnue, il s’en fut seul à travers de sombres ruelles. Il marchait quand, soudain, il tomba au fond d’un trou. C’était un piège préparé par des bandits détrousseurs qui devinrent furieux de le trouver sans bourse et les poches vides. Il n’eut la vie sauve qu’en leur faisant une juteuse promesse: « Je suis tisserand et jamais vous ne trouverez une personne qui sache tisser et broder mieux que moi ».

C’est ainsi qu’il se retrouva esclave parmi les esclaves. De l’aube au crépuscule, il tissait des tapis et exécutait de magnifiques broderies que le maître revendait à prix d’or. 

Tandis que sa police le recherchait inlassablement dans tout le royaume, le roi mûrissait un projet pour recouvrer sa liberté. Il attendait patiemment le moment propice car l’infinie cupidité de son geôlier était un atout. Un jour, alors que ce dernier lui exprimait sa satisfaction en soupesant les pièces d’or dans ses mains, le calife lui proposa : « Apporte-moi une étoffe en velours noir et du fil d’or de belle facture ! Je te façonnerai une somptueuse broderie, jamais vue de mémoire de commerçant. L’épouse du Calife t’en donnera une fortune ». Aussitôt, on fit remettre à l’esclave le tissu et une bobine de fil d’or. Il ne fallait pas perdre un instant. Le roi tisserand, maître de son art, tissa à l’aiguille une broderie en relief représentant un oiseau posé sur un délicat épi de blé. Un véritable chef d’œuvre !

Le maître des esclaves se précipita au palais avec sa précieuse étoffe sous le bras. Il demanda audience et fut reçu. Il déroula la magnifique pièce devant la sultane qui poussa un murmure de ravissement : « Ho ! Cela ferait un somptueux vêtement de cérémonie ! ».

Mais à l’observation, un détail attira son attention. En effet, l’épi de blé sur lequel l’oiseau était posé demeurait bien droit. Or le poids de l’oiseau aurait dû le faire pencher. Intriguée, elle regarda de plus près. Elle sentit soudain son cœur bondir dans sa poitrine. Elle venait de reconnaître la dextérité de l’aiguille de son mari. Ne laissant rien paraître de son émotion, elle poursuivit attentivement l’observation des motifs. Méthodiquement. Jusqu’à y déceler le message secret calligraphié qu’elle avait pressenti. Le roi indiquait l’endroit précis où il était détenu. Sur le champ, elle fit arrêter le maître des esclaves et fit libérer le sultan.

C’est depuis cette époque que l’ont dit : « L’apprentissage d’un métier révèle toujours un jour ou l’autre son utilité ! »
Source : https://www.conte-moi.net/contes/roi-tisserand

jeudi 9 août 2018

Commandement ou exemplarité ?


Un vieux moine demandait à l’archevêque s’il devait commander à ses frères qui vivaient avec lui dans la communauté.
— Non, répondit l’archevêque Pimen ; non, prêche par l’exemple, ils verront et ils obéiront d’eux-mêmes. 
— Mais eux-mêmes désirent qu’à titre de doyen, je les commande.
— Je ne te le conseille pas, reprit l’archevêque ; sois pour eux l’exemple, et non le dictateur ; tout ira bien, tout sera ponctuellement exécuté ; et, malgré tous les obstacles, personne ne se plaindra.

Source : Tolstoï

jeudi 2 août 2018

Jack et le haricot magique

Jack est un garçon qui vit seul avec sa mère, qui est veuve. Leur seul moyen de subsistance est le lait que donne leur unique vache. Un matin, ils se rendent compte que leur vache ne donne plus de lait. La mère de Jack décide alors d'envoyer son fils la vendre au marché.
En chemin, Jack rencontre un vieil homme à l'allure étrange et qui salue Jack en l'appelant par son prénom. Il parvient à convaincre Jack d'échanger sa vache contre des haricots qu'il dit « magiques » : si on les plante pendant la nuit, le matin ils auront poussé jusqu'au ciel ! Quand Jack revient chez lui sans argent mais avec, seulement, une poignée de haricots, sa mère se met en colère et jette les haricots par la fenêtre. Elle punit son fils pour sa crédulité en l'envoyant au lit sans souper.
Tandis que Jack dort, les haricots poussent dans le sol et, au matin, une gigantesque tige de haricots a poussé à l'endroit où ils ont été jetés. À son réveil, quand Jack voit l'énorme tige montant jusqu'au ciel, il décide directement de grimper à son sommet.
Tout en haut, il trouve une large route, qu'il emprunte, et qui le conduit à une grande maison. Sur le seuil de la grande maison se tient une grande femme. Jack lui demande de lui offrir à déjeuner, mais la femme le met en garde : son mari est un ogre et, si Jack ne tourne pas les talons, c'est lui qui risque de servir de déjeuner à son mari. Jack insiste, et la géante lui prépare à manger. Jack n'est pas arrivé à la moitié de son repas, que des bruits de pas se font entendre, qui font trembler toute la maison. La géante cache Jack dans un fourneau. L'ogre arrive et, immédiatement, il sent la présence d'un humain :
La femme de l'ogre dit à celui-ci qu'il se fait des idées. Après que l'ogre a mangé, Jack le voit prendre quelques sacs dans un coffre et compter les pièces d'or qu'ils contiennent jusqu'au moment où il s'est endormi. Alors, Jack sort du four sur la pointe des pieds, et il s'échappe en emportant l'un des sacs d'or. Il descend la tige de haricots et ramène l'or à sa mère
L'or permet à Jack et à sa mère de vivre pendant un certain temps, mais arrive un moment où il n'y en a plus, et Jack décide de remonter en haut de la tige de haricots. Sur le seuil de la grande maison, il trouve de nouveau la géante. Tout se passe comme la fois précédente mais, cette fois, Jack parvient à dérober une oie qui, à chaque fois qu'on dit « ponds », pond un œuf d'or. Il la ramène à sa mère.
Bien vite, Jack, insatisfait, éprouve l'envie de remonter au sommet de la tige de haricots. Une troisième fois, il escalade donc la tige mais, au lieu d'aller tout droit jusqu'à la grande maison, quand il arrive près de celle-ci, il se cache derrière un buisson et attend, avant d'entrer chez l'ogre, que la géante soit sortie chercher de l'eau. Après le déjeuner, l'ogre demande à sa femme de lui apporter sa harpe d'or. La harpe chante jusqu'à ce que l'ogre se soit endormi. Au moment où Jack s'empare de la harpe, celle-ci appelle son maître l'ogre avec une voix humaine, et l'ogre se réveille. L'ogre poursuit Jack, qui s'est emparé de la harpe, jusqu'à la tige de haricots. L'ogre descend la tige derrière Jack mais, une fois que Jack est arrivé en bas, vite, il demande à sa mère de lui donner une hache, dont il se sert pour couper l'énorme tige. L'ogre tombe et « brise sa couronne ».
Jack montre à sa mère la harpe d'or, et grâce à elle, et en vendant les œufs d'or, ils deviennent tous les deux très riches. Jack épouse une grande princesse. Et ils vivent par la suite heureux pour toujours ?
 Source : conte populaire anglais

jeudi 26 juillet 2018

Le temps de la vie

Lorsque Dieu eut créé le monde et voulut mesurer à toutes les créatures le temps de leur vie, l'âne vint et demanda :
"Seigneur, combien de temps vivrai-je ?
- Trente ans, répondit le Seigneur, cela te convient-il ?
- Ah ! Seigneur, rétorqua l'âne, c'est un temps bien long. Pensez à mon existence fatigante : porter de lourds fardeaux du matin jusqu'au soir, transporter des sacs de blé au moulin pour que d'autres mangent le pain, n'être encouragé que par des coups de bâton et de pieds ! Retranchez donc une partie de ce temps. "
Dieu eut pitié de lui et lui fit cadeau de dix-huit années.
Consolé, l'âne partit et le chien arriva.
"Combien de temps veux-tu vivre, lui demanda Dieu, trente années sont trop longues pour l'âne, mais toi tu en seras satisfait.
- Seigneur, répondit le chien, est-ce là votre volonté ? Pensez donc comme il me faut courir, mes pieds ne le supporteraient pas aussi longtemps. Et quand je n'aurai plus de voix pour aboyer ni de dents pour mordre, que me restera-t-il d'autre que de me traîner d'un coin à l'autre et de grogner ?"
Dieu vit qu'il avait raison et lui ôta douze ans.

Le singe vient ensuite.
"Tu veux probablement bien vivre trente ans, lui dit le Seigneur, tu n'as pas besoin de travailler comme l'âne et le chien, et tu es toujours de bonne humeur.
- Ah ! Seigneur, répondit-il, il semble qu'il en soit ainsi, mais la vérité est tout autre. Lorsque la purée de millet pleut du ciel, je n'ai pas de cuillère. Il me faut toujours faire des tours amusants et des grimaces, afin que les gens rient et, s'ils me donnent une pomme et que j'y morde, elle est pourrie. La tristesse se cache si souvent derrière la gaieté ! Je ne le supporterais pas pendant trente années."
Dieu lui fit grâce de dix années.

L'être humain arriva enfin, gai, frais et sain et il demanda à Dieu de lui compter son temps.
"Tu vivras trente ans, répondit le Seigneur, est-ce assez ?
- Quelle courte période ! s'écria l'être humain. Quand j'aurai construit ma maison et que le feu brûlera dans mon âtre, quand j'aurai planté des arbres qui fleurissent et fructifient et que je songerai à me réjouir de ma vie, devrais-je mourir ? Ô Seigneur ! prolonge mon temps.
- Je te donne les dix-huit années de l'âne, dit Dieu.
- Ce n'est pas assez, reprit l'être humain.
- Tu auras aussi les douze années du chien.
- Pas encore assez.
- Bien, alors, dit Dieu, je te donne encore les dix-huit années du singe, mais tu n'auras pas davantage."
L'être humain partit, mais il n'était pas satisfait.

C'est ainsi que l'être humain vit soixante-dix ans. Les trente premières sont ses années humaines, elles passent vite ; il est en bonne santé, gai, il travaille avec plaisir et son existence le réjouit. Puis viennent les dix-huit années de l'âne, pendant lesquelles il est chargé d'un fardeau après l'autre : il lui faut porter le blé qui nourrit autrui, les coups de bâton et de pieds sont la récompense de ses loyaux services. Viennent ensuite les douze années du chien, il se traîne alors d'un coin à l'autre, grommelle et n'a plus de dents pour mordre. Et quand ces années-là se sont écoulées, les dix années du singe viennent en conclusion. Alors l'être humain n'a plus l'esprit clair, il fait des choses curieuses et les enfants se moquent de lui.

Source : les frères Grimm

vendredi 20 juillet 2018

Le Roi et l'Oiseau


Il était une fois un Roi. Il était une fois un Oiseau. Un Oiseau dans un cage dorée, spacieuse, confortable. 

Chaque jour, le Roi demande à l'Oiseau ce qui lui ferait plaisir. Chaque jour l'Oiseau répond : la Liberté. Mais le Roi ne veut pas la lui donner.

Un jour d'entre les jours, un jour différent des autres jours, l'Oiseau demande au Roi d'aller rendre visite à ses congénères, sur l'île lointaine où jadis il le captura, pour leur donner de ses nouvelles. Lorsqu'il reviendra, il lui racontera ce qui se sera passé. Et le Roi ne peut pas refuser.

Il part. Voyage, voyage. Longtemps. Il parvient sur l'île lointaine, emprunte le chemin qui conduit à la clairière où se dresse l'arbre immense occupés par des oiseaux identiques au sien. Il dit venir pour donner des nouvelles de son protégé. Un oiseau vient, s'approche du Roi tout en restant à une distance respectable. Et le Roi raconte : la cage, l'eau claire, la nourriture abondante, le confort... Lorsqu'il prononce le dernier mot de son histoire, l'oiseau qui l'écoutait tombe raide à ses pieds : il est mort. Le Roi ne parvient pas à le réanimer et il reprend le chemin de son pays, l'âme torturée d'avoir causé la mort et de devoir raconter ça à l'Oiseau qu'il garde dans sa cage. Rentré au palais, il fuit, évite de passer devant l'Oiseau qui l'interpelle. 

Un jour, il finit par s'arrêter devant lui. Et l'Oiseau de lui demander comment les choses se sont passées. Il veut entendre parler du voyage, de son île, de son arbre... A-t-il vu sa famille ? A-t-il raconté comment sa vie se déroulait ? Le Roi répond, question après question. Il finit par dire comment les choses se sont terminées. A son dernier mot, l'Oiseau tombe au centre de la cage dorée !
Le Roi est désespéré : il a causé deux morts ! Il essaie de réchauffer l'Oiseau, il lui parle, le berce. Rien n'y fait. Il pose l'Oiseau sur le rebord de sa fenêtre et songe à l'endroit où il l'enterrera. Quand il se retourne : plus d'Oiseau. Celui-ci est perché sur la branche de l'arbre et il chante à tue-tête. Lorsque le Roi lui demande de revenir dans sa cage, l'Oiseau refuse et il dit au Roi de se consoler : l'oiseau de l'île n'est pas mort, pas plus que lui d'ailleurs. Il lui a juste montrer comment prendre sa liberté !
La liberté, personne ne peut la donner. Il faut s'en emparer ! 

vendredi 13 juillet 2018

Le poète de Pondichéry


Dans Jacques le Fataliste, Diderot nous conte le voyage de Jacques et de son Maître. Tout au long du chemin, il se raconte des histoires. Ici Jacques raconte une confidence d’un chirurgien.  

— Un jour, il me vint un jeune poète, comme il m'en vient tous les jours. — Après les compliments ordinaires sur mon esprit, mon génie, mon goût, ma bienfaisance et autres propos dont je ne crois pas un mot, bien qu'il y ait plus de vingt ans qu'on me les répète, et peut-être de bonne foi, le jeune poète tire un papier de sa poche : « Ce sont des vers, me dit-il. — Des vers ! — Oui, monsieur, et sur lesquels j'espère que vous aurez la bonté de me dire votre avis. — Aimez-vous la vérité ? — Oui, monsieur, et je vous la demande. — Vous allez la savoir. » 

(Aparté entre Le chirurgien et Jacques)
— Quoi ! vous êtes assez bête pour croire qu'un poète vient chercher la vérité chez vous ? — Oui. — Et pour la lui dire ? — Assurément. — Sans ménagement ? — Sans doute ; le ménagement le mieux apprêté ne serait qu'une offense grossière ; fidèlement interprété, il signifierait : vous êtes un mauvais poète ; et comme je ne vous crois pas assez robuste pour entendre la vérité, vous n'êtes encore qu'un plat homme. — Et la franchise vous a toujours réussi ? — Presque toujours… 

Le chirurgien reprend son histoire
Je lis les vers de mon jeune poète, et je lui dis : « Non seulement vos vers sont mauvais, mais il m'est démontré que vous n'en ferez jamais de bons. — Il faudra que j'en fasse de mauvais, car je ne saurais m'empêcher d'en faire. — Voilà une terrible malédiction ! Concevez-vous, monsieur, dans quel avilissement vous allez tomber ? « Ni les dieux, ni les hommes, ni les colonnes n'ont pardonné la médiocrité aux poètes » ; c'est Horace qui l'a dit. — Je le sais. — Êtes-vous riche ? — Non. — Êtes-vous pauvre ? — Très pauvre. — Et vous allez joindre à la pauvreté le ridicule de mauvais poète ; vous aurez perdu toute votre vie, vous serez vieux. Vieux, pauvre et mauvais poète, ah ! monsieur, quel rôle ! — Je le conçois, mais je suis entraîné malgré moi. (.) — Avez-vous des parents ? — J'en ai. — Quel est leur état ? — Ils sont joailliers. — Feraient-ils quelque chose pour vous ? — Peut-être. — Eh bien ! voyez vos parents, proposez-leur de vous avancer une pacotille de bijoux. Embarquez-vous pour Pondichéry, vous ferez de mauvais vers sur la route ; arrivé, vous ferez fortune. Votre fortune faite, vous reviendrez faire ici tant de mauvais vers qu'il vous plaira, pourvu que vous ne les fassiez pas imprimer, car il ne faut ruiner personne. » 

Il y avait environ douze ans que j'avais donné ce conseil au jeune homme, lorsqu'il m'apparut ; je ne le reconnaissais pas. « C'est moi, monsieur, me dit-il, que vous avez envoyé à Pondichéry. J'y ai été, j'ai amassé là une centaine de mille francs. Je suis revenu, je me suis remis à faire des vers, et en voilà que je vous apporte… Ils sont toujours mauvais ? — Toujours, mais votre sort est arrangé, et je consens que vous continuiez à faire de mauvais vers. — C'est bien mon projet. 

Source :  Diderot, Jacques le Fataliste

vendredi 6 juillet 2018

Le docteur Universel

Il y avait une fois un paysan nommé Écrevisse. Ayant porté une charge de bois chez un docteur, il remarqua les mets choisis et les vins fins dont se régalait celui-ci, et demanda, en ouvrant de grands yeux, s’il ne pourrait pas aussi devenir docteur ?
— Oui certes, répondit le savant ; il suffit pour cela de trois choses : 1° procure-toi un abécédaire, c’est le principal ; 2° vends ta voiture et tes bœufs pour acheter une robe et tout ce qui concerne le costume d’un docteur ; 3° mets à ta porte une enseigne avec ces mots : Je suis le docteur universel.
Le paysan exécuta ces instructions à la lettre. A peine exerçait-il son nouvel état, qu’une somme d’argent fut volée à un riche seigneur du pays. Ce seigneur fait mettre les chevaux à sa voiture et vient demander à notre homme s’il est bien le docteur universel.
— C’est moi-même, monseigneur.
— En ce cas, venez avec moi pour m’aider à retrouver mon argent.
— Volontiers, dit le docteur ; mais Marguerite, ma femme, m’accompagnera.
Le seigneur y consentit, et les emmena tous deux dans sa voiture. Lorsqu’on arriva au château, la table était servie, le docteur fut invité à y prendre place.
— Volontiers, répondit-il encore ; mais Marguerite, ma femme, y prendra place avec moi.
Et les voilà tous deux attablés.
Au moment où le premier domestique entrait, portant un plat de viande, le paysan poussa sa femme du coude, et lui dit :
— Marguerite, celui-ci est le premier.
Il voulait dire le premier plat ; mais le domestique comprit : le premier voleur ; et comme il l’était en effet, il prévint en tremblant ses camarades.
— Le docteur sait tout ! notre affaire n’est pas bonne ; il a dit que j’étais le premier !
Le second domestique ne se décida pas sans peine à entrer à son tour ; à peine eut-il franchi la porte avec son plat, que le paysan, poussant de nouveau sa femme :
— Marguerite, voici le second.
Le troisième eut la même alerte, et nos coquins ne savaient plus que devenir. Le quatrième s’avance néanmoins, portant un plat couvert (c’étaient des écrevisses). Le maître de la maison dit au docteur :
— Voilà une occasion de montrer votre science. Devinez ce qu’il y a là-dedans.
Le paysan examine le plat, et, désespérant de se tirer d’affaire :
— Hélas ! soupire-t-il, pauvre Écrevisse ! (On se rappelle que c’était son premier nom.)
A ces mots, le seigneur s’écrie :
— Voyez-vous, il a deviné ! Alors il devinera qui a mon argent !
Aussitôt le domestique, éperdu, fait signe au docteur de sortir avec lui. Les quatre fripons lui avouent qu’ils ont dérobé l’argent, mais qu’ils sont prêts à le rendre et à lui donner une forte somme s’il jure de ne les point trahir ; puis ils le conduisent à l’endroit où est caché le trésor. Le docteur, satisfait, rentre, et dit :
— Seigneur, je vais maintenant consulter mon livre, afin d’apprendre où est votre argent.
Cependant un cinquième domestique s’était glissé dans la cheminée pour voir jusqu’où irait la science du devin. Celui-ci feuillette en tous sens son abécédaire, et ne pouvant y trouver un certain signe :
— Tu es pourtant là dedans, s’écrie-t-il avec impatience, et, il faudra bien que tu en sortes.
Le valet s’échappe de la cheminée, se croyant découvert, et crie avec épouvante :
— Cet homme sait tout !
Bientôt le docteur montra au seigneur son argent, sans lui dire qui l’avait soustrait ; il reçut de part et d’autre une forte récompense, et fut désormais un homme célèbre.

Source : Grimm