vendredi 6 février 2026

Reconstruction et renaissance

 


Il est des livres qui nous parviennent sans qu’on les ait choisis, et qui pourtant nous accompagnent bien audelà de leur lecture. Oùles étoiles tombent, de Cédric SapinDefour, fait partie de ceuxlà. Le récit souvre sur un drame intime: laccident de parapente de la compagne du narrateur, puis lattente anxieuse, la peur de la perdre, avant la lente et douloureuse reconstruction. Mais audelà du fait divers, lauteur cherche moins à raconter une tragédie qu’à explorer ce qui naît après  quand la vie d’avant s’éteint et qu’il faut inventer la suivante.

Ce roman, profondément ancré dans les paysages de Savoie, évoque avec pudeur le vertige du deuil — non pas la mort d’un être, mais celle d’un équilibre, d’une trajectoire commune. SapinDefour décrit les étapes de la perte comme autant de passages: le choc, le déni, la colère, puis, peu à peu, cette réconciliation fragile avec le réel. L’écriture, précise et contenue, restitue à la fois la violence des émotions et la beauté nue de l’acceptation.

Ce qui touche, audelà du récit luimême, c’est la philosophie de l’abandon qui s’en dégage. Accepter de laisser mourir ce que l’on était pour laisser naître ce que l’on peut encore devenir. L’auteur ne célèbre pas la résilience héroïque, mais une forme de lente humanité: celle qui apprend à vivre autrement, à deux, quand plus rien ne ressemble à hier.

Dans cette traversée, les autres — amis, soignants, inconnus bienveillants — apparaissent comme des appuis essentiels. Par leur présence discrète, ils rendent possible le passage d’un monde à l’autre. Où les étoiles tombent rappelle ainsi que la reconstruction n’est jamais solitaire: elle est tissée d’écoute, de gestes simples, d’une solidarité ordinaire qui redonne confiance à la vie.

On peut reprocher à l’auteur quelques élans trop appuyés, ou une atmosphère parfois confinée, presque étanche au reste du monde. Mais l’ensemble demeure juste dans sa manière d’aborder la fragilité. C’est un roman sur le renoncement et la transformation, sur ce moment où l’on cesse de se battre pour retrouver ce qui a été, afin de s’ouvrir à ce qui peut encore advenir.

Un livre à lire non pour sa tristesse, mais pour sa lumière. Celle qui apparaît, peutêtre, là où tombent les étoiles.

 

vendredi 30 janvier 2026

ils avaient tout compris


Un livre simple, mais jamais simplet. Un livre clair, et pourtant profond. 
Une philosophie lisible par moi, tout en assumant une réelle complexité.

Nicolas Lisimachio réussit à conjuguer développement personnel, grands penseurs antiques et philosophie pratique, sans céder aux facilités du «coaching» à la mode.


Le choix des chapitres est classique: les grandes problématiques humaines sur lesquelles Cicéron, Sénèque, Aristote ou Plutarque se sont déjà penchés. Mais si tout le monde s’accorde à en reconnaître l’importance, bien peu les appliquent au quotidien.


C’est là que se niche la vraie question. Voilà plusieurs milliers d’années que philosophes et sages, en Grèce, à Rome et ailleurs, traitent de ces mêmes enjeux. Lisimachio s’appuie ici sur des penseurs latins et grecs; il aurait pu suivre le même fil avec la Bible, le Coran, les penseurs chinois ou d’autres traditions sapientielles. La vie – et le hasard – l’ont conduit sur cette routelà.

 

Reste cette énigme moderne: pourquoi, alors que nous connaissons mieux que jamais ces auteurs et leurs citations, préféronsnous la route de l’urgence, du gaspillage de temps, de l’angoisse et des faux amis? J’aurais aimé lire, en filigrane, la réponse des philosophes euxmêmes.

 

En tout cas, ouvrir ce livre, c’est déjà accepter de quitter, un instant, la vitesse et le bruit pour avancer – modestement mais résolument – sur ce cheminlà.


Trois points à retenir :

 

– La simplicité ici n’est jamais simplisme, mais clarté au service d’une pensée exigeante.

– La sagesse antique y dialogue avec notre époque sans posture savante, dans une langue accessible et incarnée.

– La philosophie redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être: une pratique vivante, au cœur de nos vies ordinaires.

vendredi 23 janvier 2026

Gare à nos nouvelles croyances



 Le livre de Jean-Marie Schaeffer, Mythologies web, se lit avec aisance grâce à son équilibre entre réflexion philosophique et observation technique. S’inspirant de l’approche de Roland Barthes dans Mythologies, Schaeffer reprend l’idée que le mythe est un ensemble de représentations socialement partagées, immunisées contre l’épreuve du réel. Autrement dit, le mythe agit comme un écran protecteur qui simplifie ou déforme la complexité du monde afin de le rendre plus supportable ou plus conforme à nos désirs collectifs.  


L’auteur montre comment, à l’ère du numérique, nous continuons à produire ces mythes — non plus autour d’objets ou de récits culturels, mais autour des technologies elles-mêmes. Même face à une avalanche d’informations, nous façonnons des représentations confortables, souvent fausses, mais rassurantes.  

Web 1.0 – L’illusion de la gratuité  
Avec le Web 1, Schaeffer démonte le mythe d’un Internet libre et gratuit. Sous cette apparente démocratie de l’accès se cache une économie de la captation : nous ne sommes pas les utilisateurs mais le produit. Les algorithmes biaisés entretiennent nos convictions au lieu de les confronter, transformant la promesse d’un espace de connaissance en chambre d’écho idéologique.  

Web 2.0 – L’illusion de l’expertise  
Le Web 2 marque l’essor des réseaux sociaux et de l’expression individuelle sans filtre. Schaeffer y voit l’avènement de l’« ultracrepidarianisme », cette tendance à s’ériger en expert universel après « quelques recherches personnelles ». C’est le règne des opinions abondantes mais appauvries, un terrain fertile pour les théories complotistes et la manipulation politique par répétition virale. Ce nouveau mythe de la maîtrise se transforme en mirage collectif : nous croyons comprendre le monde parce que nous le commentons.  

Web 3.0 – L’illusion de l’intelligence artificielle  
Avec le Web 3 et l’essor de l’intelligence artificielle, Schaeffer observe un basculement : l’IA simplifie notre vie tout en accentuant notre crédulité. En déléguant une part de notre pensée et de notre jugement aux algorithmes, nous risquons de perdre notre vigilance critique. L’IA peut générer et diffuser avec aisance des informations erronées, ou même créer des réalités alternatives (textuelles, visuelles, artistiques) difficilement vérifiables. La frontière entre art humain et art algorithmique devient ainsi de plus en plus fragile.  

Vers une vigilance critique  
Pour autant, Schaeffer ne prône pas un rejet global de la technologie — il refuse de « jeter le bébé avec l’eau du bain ». L’intelligence humaine, multiple et contextuelle, ne se réduit à aucune forme d’intelligence mesurable ni à aucun algorithme. Les tests de QI n’en saisissent qu’un fragment. Les machines peuvent exceller dans des fonctions spécialisées, mais c’est à nous qu’il revient de distinguer usage et croyance, assistance et illusion.  

Ainsi, Mythologies web se lit comme une invitation à reconquérir notre lucidité face aux nouvelles mythologies numériques. La résistance ne se joue pas dans le rejet du progrès, mais dans la reprise de pouvoir critique sur les récits que les technologies tissent pour nous.

 

samedi 17 janvier 2026

Quand l’ascenseur social est en panne...

Chez DALETT, nous aimons partager nos valeurs en présentant des livres. À travers ces pages, c’est tout un univers de sens, d’inspiration et de passion qui se transmet, pour nourrir la curiosité et faire rayonner ce en quoi nous croyons et que nous souhaitons partager avec vous.




Dans Le Tigre blanc, Aravind Adiga met en scène une Inde où une élite infime concentre pouvoir et richesse, tandis que la majorité reste enfermée dans une « cage à poules » sociale dont il est presque impossible de s’échapper. Le narrateur, Balram, comprend très tôt qu’il est prisonnier d’un système « fermé de l’intérieur » : même lorsqu’il progresse en devenant chauffeur, tout le pousse à rester à sa place, entre loyauté familiale, dettes et menaces implicites.


Le roman, écrit sous forme de lettres au Premier ministre chinois, offre une vision à la fois satirique et dantesque d’une société fracturée par les inégalités, la corruption et un capitalisme sans contre-pouvoir. Cette critique ne concerne pas seulement l’Inde : des mouvements comme Occupy Wall Street ou les révoltes sociales en Europe traduisent partout la même colère face à une mobilité sociale bloquée.

L’Inde connaît pourtant une croissance rapide, une classe moyenne massive et un savoir-faire économique et technologique impressionnant. Mais comme dans nombre de pays développés, l’écart se creuse entre ceux qui peuvent profiter de la mondialisation et ceux qui restent au bord de la route, malgré l’école ou, chez nous, une protection sociale théoriquement inclusive.


Ce qui m’interpelle dans Le Tigre blanc, c’est que la seule voie de sortie proposée au héros est profondément immorale. Or, d’autres chemins existent : le microcrédit de Muhammad Yunus et la Grameen Bank ont montré qu’un accès au financement, même minime, peut changer la trajectoire de millions de personnes. De même, les expériences de Sugata Mitra, avec son « Hole in the Wall », illustrent la capacité d’enfants des quartiers pauvres à s’éduquer eux-mêmes dès lors qu’on leur donne un accès libre à la technologie et à la connaissance.


Plutôt que de s’enfermer dans une lecture purement marxiste ou bourdieusienne des rapports de domination, ce roman nous invite à une autre question : quelles solutions simples, concrètes, moralement soutenables pouvons-nous imaginer, à notre échelle, pour « briser la cage » aujourd’hui ?

Et vous, en lisant ce type de récit, êtes-vous plutôt tenté  par la critique du système… ou par la recherche de micro-solutions très concrètes (éducation, finance, innovation sociale) pour le transformer de l’intérieur ?

vendredi 9 janvier 2026

Face à l’incertain, développez votre capacité de résilience


 Chez DALETT, nous aimons partager nos valeurs en présentant des livres. À travers ces pages, c’est tout un univers de sens, d’inspiration et de passion qui se transmet, pour nourrir la curiosité et faire rayonner ce en quoi nous croyons et que nous souhaitons partager avec vous.

 

Vanessa Dougnac, journaliste française freelance, a couvert l'Inde et ses voisins pendant plus de 20 ans : guerres, boom économique, coups d’État, tsunamis. Dans ce monde, on se fait des amis... et des ennemis. L’essor du nationalisme hindou sous Narendra Modi la frappe de plein fouet : accréditation suspendue, expulsion. Ni autorités françaises ni soutiens indiens n’y changent rien. De cet exil et désœuvrement naît *Jungles* : récit intime mêlant bureaucratie kafkaïenne, souvenirs de terrain (Inde, Sri Lanka, Cachemire, Pakistan).

 

Dans un monde pro instable — management toxique, burnouts, ruptures brutales —, *Jungles* enseigne à anticiper la fragilité du statut via identité plurielle et résilience active. Dougnac transforme sa perte en réinvention par l’écriture.

 

Quelles leçons en tirer :  

 

1. Diversifiez votre identité

Ne liez pas votre  valeur à un poste unique (risque d’effondrement identitaire). Cultivez des passions annexes (littérature, philosophie) + compétences transversales pour rebondir.  

 

2. Documentez et préparez un plan de sortie (de la mobilité interne au départ) 

Tracez les signaux faibles (ex. mails toxiques). Sécurisez 6-12 mois de finances + activez réseau LinkedIn (posts à valeur ajoutée), Alumni, …

 

3. Favorisez votre Résilience intérieure : écrivez un journal au quotidien et transformez votre frustration en action. Exprimer ses craintes et peurs par écrit favorise le dépassement et perte de se projeter dans l’action. 

 

4. Faites-en un Atout pro : transformez l’épreuve en  exemple: “J’ai traversé X, rebondi via Y, pour un leadership Z.” Vos futurs interlocuteurs savent qu’il n’y a plus de carrière linéaire. Ce qui est important à leurs yeux, c’est votre capacité de résilience.  

 

. *Jungles* ? Un témoignage précieux sur la fragilité des emplois ... et les carrières « élastiques ».  

vendredi 2 janvier 2026

En 2026, saurez-vous dompter le vent à votre manière ?



Chez DALETT, nous aimons partager nos valeurs en présentant des livres. À travers ces pages, c’est tout un univers de sens, d’inspiration et de passion qui se transmet, pour nourrir la curiosité et faire rayonner ce en quoi nous croyons et que nous souhaitons partager avec vous.

Ce livre est à la fois un conte de fées et un rappel brutal de la réalité.

Un conte de fées, parce qu'un jeune garçon, privé d'école, confronté à la famine, dans un pays frappé par la corruption et les conséquences du réchauffement climatique, parvient à produire de l'électricité grâce à des manuels trouvés par hasard. Là où, pour nous, appuyer sur un interrupteur suffit à la lumière, au Malawi on attend souvent la fin d'une coupure. Là-bas, chaque fil de fer, chaque boulon devient une ressource précieuse. Construire une éolienne relève de l'inventivité constante et de la débrouille quotidienne.

Ce conte de fées illustre trois dimensions essentielles : d'abord, la volonté et la ténacité – ce « J'essaie et je réussis » qui guide le héros, multipliant les tentatives jusqu'à trouver la bonne. Ensuite, la solidarité : l'entraide des amis, la confiance des parents, l'appui de la communauté qui rend possible cette aventure. Enfin, la chance – celle de tomber sur les bons livres, puis d'attirer l'attention d'une commission, de journalistes, jusqu'à une invitation au TED.

Mais le livre est aussi un électrochoc. Il nous rappelle combien aller à l'école, et surtout gratuitement, est une chance. Il souligne l'écart entre notre confort et la précarité de ceux qui affrontent chaque jour les effets tangibles du changement climatique. Il montre un monde où l'électricité reste rare, alors même que le téléphone portable est devenu presque universel.

En lisant, je pense à une phrase du Dr K de Mirza Waheed : « On mesure souvent la réussite de sa vie à l'aune de ce qu'on n'a pas pu avoir. » William Kamkwamba, lui, incarne l'inverse : créer autrement ce que l'on ne peut pas posséder. C'est une leçon de créativité, d'imagination et d'ingéniosité face au manque.

L'Afrique, continent jeune — plus de la moitié de sa population à moins de 20 ans —, riche en ressources mais pillée par les grandes puissances, reste trop souvent absente de nos récits médiatiques. Pourtant, c'est aussi un continent qui nous donne des leçons de recyclage, d'économie circulaire et de résilience.

La réussite de William Kamkwamba est une source d'inspiration pour nos propres enfants : apprendre à inventer, à faire autrement, face aux défis que sont le réchauffement climatique, la montée des eaux ou l'effondrement de la biodiversité.

Et n'oublions pas : d'autres « William » existent. Certains ne sont peut-être pas au Malawi, mais ici, près de nous. Encore faut-il savoir les reconnaître et leur donner les moyens d'exprimer leur créativité.

vendredi 26 décembre 2025

Ce que “La laitière de Bangalore” nous dit de la transformation et des relations humaines

 



En refermant *La laitière de Bangalore* de **Shoba Narayan », on réalise qu’un livre peut parler de bien plus qu’une simple vache. Derrière la production laitière, c’est tout un écosystème humain, social et symbolique qui se dévoile – un miroir étonnant de nos organisations et de nos transformations.  

Shoba Narayan, revenue en Inde après quinze années à New York, redécouvre une société à la fois ancrée dans ses traditions et bousculée par la modernité. Sa rencontre avec une laitière, femme d’un autre milieu, devient prétexte à une leçon de management interculturel : apprendre à observer, à écouter, à comprendre avant d’agir.  

 Ce récit résonne particulièrement avec la vie en entreprise :  
- Observer avant d’intervenir : comme l’auteure, nous devons parfois apprendre à “lire” les codes culturels de nos environnements professionnels avant de vouloir les transformer.  
- Naviguer entre ancien et nouveau : la tension entre tradition et innovation traverse à la fois la société indienne et nos organisations en mutation.  
- Donner sens à notre quotidien : la vache, symbole de lien et de vie, nous rappelle que le travail n’est pas qu’une production, mais un tissu de relations, de valeurs et de mémoire collective.  

Et puis, derrière cette histoire, une question universelle : comment concilier les héritages du passé avec les aspirations d’aujourd’hui ? Le fils de la laitière choisit de devenir chauffeur plutôt que producteur de lait — un choix qui dit autant sur les transitions professionnelles en Inde que sur les aspirations des jeunes générations partout dans le monde.  

Un livre sensible et inspirant, qui nous parle d’écoute, d’humilité et de transformation — trois ingrédients clés de tout leadership durable.