samedi 15 août 2026

Ecouter l'invisible

 


« Les esprits de la steppe » de Corine Sombrun est un livre remarquable, à la fois limpide dans sa lecture et profond dans ses résonances. Sous l’apparente simplicité du récit affleure une histoire bien plus vaste : celle d’une femme, Enkhetuya, mais aussi celle d’un monde en train de se défaire et de se recomposer. Le livre, porté par la voix d’une Française initiée au chamanisme, tient à la fois du témoignage, du récit d’apprentissage et de la méditation sur la fragilité des cultures.

On peut le lire à trois niveaux.

Le premier est historique et anthropologique. Il raconte la Mongolie dans son passage brutal d’un univers traditionnel, ancien, presque immobile, à la modernité globalisée, avec ses promesses et ses naufrages. La mondialisation y apparaît moins comme une ouverture que comme une force de désagrégation : elle a, semble-t-il, plus profondément ébranlé les équilibres anciens que ne l’avaient fait des décennies de communisme, de répression, d’interdiction du chamanisme et de collectivisation des troupeaux de rennes. À travers ce récit, c’est notre propre regard qui vacille : nous découvrons combien une culture peut être déstabilisée en peu de temps par l’argent, l’alcool, les circulations sans filtre et l’irruption d’un ailleurs qui ne laisse rien intact. Il y a là quelque chose de troublant, presque de vertigineux.

Le deuxième niveau est biographique. Enkhetuya n’est pas seulement une chamane ; elle est une femme traversée par les exigences de sa lignée, de sa terre et de son époque. De la nomade des rennes à la figure semi-sédentaire, puis à la personnalité reconnue au-delà de ses frontières, son parcours est celui d’un arrachement continu, jamais pleinement consenti. On y lit, en filigrane, la violence des mutations imposées aux existences les plus enracinées. En ce sens, ce destin donne l’impression d’accélérer le temps : il projette dans un siècle comprimé les lenteurs et les épaisseurs d’une vie d’autrefois. Et, en contrepoint, il souligne notre propre incapacité à imaginer l’avenir, notamment à l’heure où l’IA nous semble déjà excéder nos cadres de pensée.

 

Le troisième niveau est le plus dérangeant : celui du chamanisme lui-même. Corine Sombrun ne le traite ni comme un folklore ni comme une pure croyance, mais comme une expérience humaine irréductible aux catégories ordinaires. Le don y apparaît comme une disposition rare, mystérieuse, que tout le monde ne possède pas ; il suppose un long apprentissage, une discipline, un travail de fond. Mais le livre montre aussi combien la frontière entre chamanisme, puissance symbolique et charlatanisme demeure incertaine. C’est là que le texte devient le plus intéressant : il nous oblige à interroger les limites de notre rationalisme, sans pour autant céder à la fascination naïve. Pour un esprit cartésien, il est difficile de ne pas résister ; pourtant, quelque chose dans le témoignage force à reconnaître que notre entendement ne recouvre pas tout le réel. La science médicale elle-même laisse encore devant elle un vaste champ d’inconnu.

On peut certes envier les chamanes, mais ce serait oublier que leur don est aussi un poids. Ce livre rappelle qu’il existe des destinées que l’on ne choisit pas vraiment, des charges invisibles, des appels auxquels on ne peut se soustraire.

« Les esprits de la steppe » est ainsi un livre de déplacement : déplacement des cultures, des certitudes, des frontières du visible. Un beau texte, mais aussi un texte qui dérange, parce qu’il ébranle l’assurance du monde rationnel et quantifiable dans lequel nous aimons croire.

jeudi 6 août 2026

Sortir d'une relation déséquilibrée



L’action se déroule dans le sud des États-Unis, dans les années 1850-1860, à la veille de la guerre de Sécession. Jim est esclave. Lorsqu’il apprend qu’il va être vendu, il s’enfuit. Il est bientôt rejoint par Huck, et leurs aventures nous sont racontées depuis le regard de Jim.

Mais Jim n’est pas l’esclave que les Blancs imaginent. Il sait lire et écrire, il a lu Voltaire et Locke, et il maîtrise l’anglais des Blancs. Pour survivre, il doit cependant adopter le comportement attendu de lui : se montrer docile, dissimuler sa pensée et utiliser un langage adapté à ceux qui le dominent.

Cette apparente soumission ne signifie pas qu’il renonce à lui-même. Ses lectures, son intelligence des situations et sa capacité d’observation lui permettent de préserver une liberté intérieure. Il comprend les règles du système avant de pouvoir chercher à s’en affranchir.

Cette situation fait écho à certaines organisations dans lesquelles la relation maître-esclave demeure présente, sous des formes moins visibles : autorité verticale, contrôle de l’information, rapports de classe, injonction à se conformer ou confiscation du pouvoir de décision.

Dans ce type d’organisation, les personnes dominées développent souvent une connaissance très fine du système. Elles savent ce qui peut être dit, à qui, quand et comment. Elles apprennent à contourner les obstacles et à protéger leur espace de liberté. Mais cette capacité d’adaptation ne doit pas être confondue avec l’autonomie. S’adapter pour survivre, ce n’est pas encore pouvoir agir librement.


Alors, comment sortir de la relation maître-esclave ?

- En cessant de confondre autorité et domination.

- En partageant réellement l’information et le pouvoir de décision.

- En donnant des responsabilités accompagnées de moyens d’action.

- En permettant la contradiction, le débat et le droit à l’erreur.

- En reconnaissant les compétences de ceux qui exécutent.

- En passant de la dépendance imposée à une interdépendance choisie.

La véritable autonomie ne consiste pas à ne dépendre de personne. Elle suppose de pouvoir penser par soi-même, disposer d’une marge de décision et être reconnu comme un sujet capable de contribuer.

Le rôle du manager n’est donc pas de fabriquer des exécutants dociles, mais de créer les conditions dans lesquelles chacun peut développer son jugement, prendre des initiatives et assumer ses responsabilités.

C’est peut-être l’une des grandes leçons de "James" : pour sortir d’un système de domination, il faut d’abord apprendre à en comprendre les codes. Mais il faut ensuite transformer cette connaissance en capacité d’action — individuelle et collective.

Un livre puissant, qui nous parle autant de l’esclavage que de nos organisations contemporaines.

#PercivalEverett #James #Management #Autonomie #Leadership #Interculturalité #PouvoirDAgir #Organisation #Diversité #RelationsDePouvoir

vendredi 31 juillet 2026

Réveillez-vous !




« Il était une fois… » : quatre mots, et c’est tout un monde qui s’ouvre. Celui de l’enfance, des soirées au coin du feu. Mais aussi celui des clichés : le conte, ce serait pour les petits. Dépassé pour les « grands », surtout dans le monde professionnel.

 

Et pourtant.de plus en plus de coachs et managers redécouvrent le conte comme un outil pédagogique puissant: il stimule l’imaginaire, libère la parole et facilite la réflexion sur des enjeux complexes : cohésion d’équipe, communication, management interculturel, culture organisationnelle .

 

 Pourquoi un livre comme *Le super livre des contes de toutous* fonctionne avec des adultes ?

 

Il réveille l’imaginaire et la créativité

Dans un monde professionnel souvent dominé par la rationalité, les procédures et les KPI, les contes offrent un espace de liberté où l’imaginaire peut vagabonder. C’est cette capacité à penser en images, en métaphores, qui nourrit la créativité et l’innovation .

 

Il offre un miroir pour l’introspection Les contes agissent comme des miroirs reflétant les complexités de notre psyché adulte. Ils permettent d’aborder des sujets délicats (conflits, pouvoir, exclusion, règles implicites) avec une distance sécurisante. On parle d’abord des « toutous », puis, progressivement, de « nous » .

 

Il transmet des valeurs et des règles de vie

Les contes ne divertissent pas seulement, ils transmettent des règles de vie, des valeurs, des manières de penser le monde. Dans un environnement professionnel où les choix éthiques sont parfois obscurs, ils servent de boussole morale .

 

Le conte est de plus en plus reconnu comme un outil de médiation privilégié en situation interculturelle. Il permet de :

 

- Créer un langage commun entre des personnes de cultures différentes

- Faciliter l’expression de vécus et de perceptions divers

- Travailler sur les représentations et les stéréotypes de manière indirecte et non menaçante 

 

« Le super livre des contes de toutous » n’est pas qu’un livre pour enfants. C’est un miroir tendu à nos équipes, un support de réflexion pour nos pratiques managériales, et un levier de sensibilisation pour aborder des sujets complexes de manière ludique et profonde à la fois.

Et vous, avez-vous déjà utilisé des contes ou des histoires en formation ? Quels effets avez-vous observés ?

 

#Formation #ManagementInterculturel #Storytelling #CohésionDEquipe #Innovation #Leadership #Contes

 

vendredi 24 juillet 2026

Entre contrainte et responsabilité

 


Roman majeur de la littérature latino-américaine, Fils d’homme propose une plongée exigeante dans un univers où l’histoire collective et les trajectoires individuelles s’entrelacent dans une tension permanente. L’entrée dans le texte déroute par sa fragmentation, mais cette dispersion apparente reflète en réalité une logique profonde : celle de systèmes humains disloqués, soumis à des forces qui les dépassent.

Le Paraguay rural des années 1920-1930 devient ainsi un véritable laboratoire des crises systémiques : marginalisation économique, violence politique, exploitation organisée, guerre du Chaco. Ce cadre déborde largement son ancrage historique. Il entre en résonance avec les chocs contemporains que traversent nos organisations : instabilité, transformations accélérées, perte de sens, fragmentation des collectifs.

La construction polyphonique du roman, faite de récits éclatés et de temporalités disjointes, évoque ces environnements où aucun récit unique ne parvient plus à organiser l’expérience. À l’image des acteurs organisationnels aujourd’hui, le lecteur est confronté à une réalité qu’il ne maîtrise pas pleinement et qu’il doit pourtant habiter, interpréter, et parfois transformer.

C’est ici que le roman prend une dimension particulièrement actuelle : il interroge le rôle et la responsabilité de chacun dans des systèmes qui semblent nous échapper. Les personnages de Roa Bastos ne sont jamais de simples victimes passives ni des agents totalement libres. Ils évoluent dans des contraintes fortes, mais conservent une capacité — même réduite, même fragile — d’agir, de résister, ou au contraire de contribuer à la reproduction de la violence.

Cette tension fait écho aux réalités organisationnelles contemporaines. Dans des contextes de transformation ou de crise, chacun participe, à son niveau, à des dynamiques collectives dont il ne contrôle ni l’origine ni l’issue. La question n’est alors plus seulement « que subissons-nous ? », mais « que faisons-nous, concrètement, de ce que nous subissons ? ». Entre résignation, adaptation, résistance ou engagement, les marges de manœuvre existent, mais elles sont étroites et souvent ambivalentes.

La violence décrite — dans les camps d’exploitation comme dans la guerre — peut être lue comme une métaphore des violences systémiques modernes : déshumanisation, pressions structurelles, logiques d’extraction. Le roman montre comment ces systèmes s’auto-entretiennent précisément parce qu’ils s’incarnent dans des pratiques ordinaires, répétées, parfois acceptées faute d’alternative perçue.

« Homo homini lupus » : la formule de Plaute trouve ici une résonance concrète. Mais Roa Bastos ne se limite pas à ce constat. Il fait aussi émerger des figures de solidarité, des gestes de rupture, des tentatives de réappropriation du destin collectif. Autant de rappels que, même dans des systèmes contraints, la responsabilité individuelle ne disparaît jamais totalement — elle se transforme, se déplace, se redéfinit.

Le titre Fils d’homme introduit enfin une interrogation essentielle : que signifie rester humain dans des contextes qui tendent à dissoudre les repères éthiques ? Cette question, profondément littéraire, devient aussi organisationnelle et politique.

Relu aujourd’hui, le roman agit comme un miroir exigeant. Il ne propose ni solution ni consolation, mais pose une question inconfortable et nécessaire : face à des dynamiques collectives qui nous dépassent, jusqu’où sommes-nous prêts à assumer notre part de responsabilité — et à quel prix ?

Je laisse encore infuser cette lecture avant de me plonger dans les autres volets de la trilogie, avec l’intuition qu’ils prolongeront cette réflexion sur les liens entre mémoire, pouvoir et responsabilité collective.

dimanche 19 juillet 2026

Les figures illustres sont aussi des constructions

 


Relire certaines figures du passé, comme Theresia dans le roman de Manon Tallien, pose une question très actuelle en organisation : comment fabrique-t-on nos « figures illustres » ?

Car une histoire n’est jamais neutre. Elle est toujours reconstruite.

Dans le cas de Theresia, le récit porté par une descendante met en avant des qualités fortes — bonté, résilience, intensité de vie — mais laisse aussi entrevoir un processus plus universel : celui de la sélection et de la mise en récit.

C’est exactement ce que font les organisations.

  • Elles sélectionnent certains traits et en oublient d’autres
  • Elles transforment des choix contextuels en qualités intrinsèques
  • Elles reconstruisent des parcours souvent chaotiques en trajectoires cohérentes

Résultat : des figures inspirantes… mais parfois simplifiées.

Or, c’est là que se joue un enjeu clé.

Une histoire trop lisse inspire peu.
Une histoire complexe, située, ambivalente — inspire et fait réfléchir.

Relire ces trajectoires, ce n’est donc pas seulement célébrer des « héros ».
C’est comprendre :

  • ce que le contexte a rendu possible
  • ce que le récit a choisi de retenir
  • et ce que l’on veut transmettre aujourd’hui

En ce sens, la vraie question n’est pas seulement « qui étaient-ils ? »
Mais : « quel récit sommes-nous en train de construire, et pourquoi ? »


 

vendredi 10 juillet 2026

Reconstruire une identité, son identité

 



On peut lire « The Bone People » comme une œuvre à trois strates : un lieu, des êtres, une langue — et c’est dans leur entrelacement que le roman trouve sa singularité.

Le lieu, d’abord, n’est pas un simple arrière-plan. La Nouvelle-Zélande de Keri Hulme est un espace à la fois rude et enveloppant, traversé de solitude mais aussi de liens persistants. Les distances géographiques n’abolissent pas la proximité humaine ; au contraire, elles la densifient. Dans cet univers, les figures d’autorité elles-mêmes semblent prises dans une forme de familiarité, comme si la communauté primait toujours, même dans ses failles. Le paysage agit alors comme une caisse de résonance : il amplifie les silences, les tensions, les attachements.

Les êtres ensuite : trois existences cabossées, qui gravitent l’une autour de l’autre selon une logique d’attraction et de rejet. Le roman ne raconte pas tant une histoire qu’il ne met en mouvement des trajectoires intérieures, faites de blessures anciennes, de dépendances ambiguës et d’élans de réparation. Les rencontres ne sont jamais simples ; elles engagent, déstabilisent, parfois détruisent. Et pourtant, quelque chose persiste — une forme d’obstination à rester lié, à tenter malgré tout une coexistence. Il ne s’agit pas d’une rédemption, mais d’un fragile travail de recomposition.

Mais c’est sans doute la langue qui constitue le cœur le plus déroutant du livre. L’écriture de Hulme épouse les discontinuités de l’expérience intérieure : elle se fragmente, se déplace, se trouble. Les voix se superposent, les frontières entre pensée, parole et rêve se brouillent. Le lecteur est régulièrement privé de repères stables : qui parle ? où sommes-nous ? dans quel temps ? Cette indétermination n’est pas un défaut, mais un choix esthétique. Elle impose une autre manière de lire — moins linéaire, plus intuitive, presque corporelle. On n’avance pas dans le texte, on y entre, puis on s’y perd.

C’est en cela que le roman peut dérouter autant qu’il fascine. Il demande d’accepter une part d’opacité, de renoncer à tout saisir, pour mieux éprouver. Sa beauté tient à cette tension constante entre le concret et le poétique, entre la dureté des situations et la fluidité de la langue.

Au fond, « The Bone People » ne se laisse pas réduire à une intrigue ou à un message. Il propose une expérience de lecture singulière, où la reconstruction n’est ni claire ni complète, mais lente, incertaine — et profondément humaine.

vendredi 3 juillet 2026

Lire autrement à l'ère de l'attention captée

 


À première vue, La peine marchande de livres de Pauline Pantera est un livre pour enfants. Pourtant, lu dans un monde saturé d’écrans, de notifications et de réseaux sociaux, il dit aussi quelque chose de très juste aux adultes.


Ce livre est simple. Pas de suspense, pas d’effets pour retenir artificiellement l’attention. Juste une idée claire : les livres ouvrent un espace où chacun peut trouver de quoi nourrir son imagination, selon ses envies et à son rythme.


C’est précisément ce qui le rend intéressant aujourd’hui. Dans les organisations, beaucoup de collaborateurs vivent sous pression attentionnelle : messages Teams, mails, sollicitations permanentes, consultation réflexe de LinkedIn ou du téléphone entre deux tâches. Nous sommes de plus en plus habitués à une attention fragmentée, souvent guidée par l’urgence plus que par le choix. Les travaux sur l’économie de l’attention décrivent justement cette situation : dans l’univers numérique, l’attention est devenue une ressource rare, activement captée par les plateformes et les dispositifs médiatiques. 

Dans ce contexte, le livre de Pauline Pantera rappelle quelque chose d’essentiel : lire, c’est aussi reprendre la main sur son attention. Non pas pour “être performant”, mais pour retrouver une disponibilité intérieure. Là où les réseaux sociaux orientent sans cesse vers le prochain contenu, le livre laisse au lecteur un espace de liberté. Il n’impose pas, il ouvre.


Pour un collaborateur en entreprise, cela parle très concrètement. C’est, par exemple, le moment où l’on remplace dix minutes de défilement automatique sur son téléphone par quelques pages lues dans le calme avant une réunion. C’est aussi la pause de midi sans écran, où l’on sort du flux pour retrouver une pensée moins dispersée. Ou encore la capacité, dans une journée saturée de messages, à choisir un temps long, non interrompu, qui redonne de la profondeur à l’attention.


Le mérite de ce livre est donc peut-être là : sous une forme très accessible, il rappelle que l’imaginaire n’est pas un luxe réservé à l’enfance. Pour les adultes aussi, il constitue une ressource de respiration, de recul et de liberté. À l’heure de l’attention captée, cette simplicité a presque une portée critique.

Au fond, La peine marchande de livres n’invite pas seulement à lire. Il invite à habiter autrement son attention — et, pour cette raison, il parle aussi très bien au monde du travail contemporain.