Le livre de Jean-Marie Schaeffer, Mythologies web, se lit avec aisance grâce à son équilibre entre réflexion philosophique et observation technique. S’inspirant de l’approche de Roland Barthes dans Mythologies, Schaeffer reprend l’idée que le mythe est un ensemble de représentations socialement partagées, immunisées contre l’épreuve du réel. Autrement dit, le mythe agit comme un écran protecteur qui simplifie ou déforme la complexité du monde afin de le rendre plus supportable ou plus conforme à nos désirs collectifs.
L’auteur montre comment, à l’ère du numérique, nous continuons à produire ces mythes — non plus autour d’objets ou de récits culturels, mais autour des technologies elles-mêmes. Même face à une avalanche d’informations, nous façonnons des représentations confortables, souvent fausses, mais rassurantes.
Web 1.0 – L’illusion de la gratuité
Avec le Web 1, Schaeffer démonte le mythe d’un Internet libre et gratuit. Sous cette apparente démocratie de l’accès se cache une économie de la captation : nous ne sommes pas les utilisateurs mais le produit. Les algorithmes biaisés entretiennent nos convictions au lieu de les confronter, transformant la promesse d’un espace de connaissance en chambre d’écho idéologique.
Web 2.0 – L’illusion de l’expertise
Le Web 2 marque l’essor des réseaux sociaux et de l’expression individuelle sans filtre. Schaeffer y voit l’avènement de l’« ultracrepidarianisme », cette tendance à s’ériger en expert universel après « quelques recherches personnelles ». C’est le règne des opinions abondantes mais appauvries, un terrain fertile pour les théories complotistes et la manipulation politique par répétition virale. Ce nouveau mythe de la maîtrise se transforme en mirage collectif : nous croyons comprendre le monde parce que nous le commentons.
Web 3.0 – L’illusion de l’intelligence artificielle
Avec le Web 3 et l’essor de l’intelligence artificielle, Schaeffer observe un basculement : l’IA simplifie notre vie tout en accentuant notre crédulité. En déléguant une part de notre pensée et de notre jugement aux algorithmes, nous risquons de perdre notre vigilance critique. L’IA peut générer et diffuser avec aisance des informations erronées, ou même créer des réalités alternatives (textuelles, visuelles, artistiques) difficilement vérifiables. La frontière entre art humain et art algorithmique devient ainsi de plus en plus fragile.
Vers une vigilance critique
Pour autant, Schaeffer ne prône pas un rejet global de la technologie — il refuse de « jeter le bébé avec l’eau du bain ». L’intelligence humaine, multiple et contextuelle, ne se réduit à aucune forme d’intelligence mesurable ni à aucun algorithme. Les tests de QI n’en saisissent qu’un fragment. Les machines peuvent exceller dans des fonctions spécialisées, mais c’est à nous qu’il revient de distinguer usage et croyance, assistance et illusion.
Ainsi, Mythologies web se lit comme une invitation à reconquérir notre lucidité face aux nouvelles mythologies numériques. La résistance ne se joue pas dans le rejet du progrès, mais dans la reprise de pouvoir critique sur les récits que les technologies tissent pour nous.


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