vendredi 9 février 2018

Faut-il se comparer ?

Un moine, soucieux d’atteindre l’illumination, regarde méditer son camarade avec une sérénité qu’il ne parvient pas à atteindre. Il s’en ouvre à son maître qui le conduit dans le verger du monastère et lui dit : « regarde, tu vois ce pommier ? Tu vois ce poirier ? Chacun produit de bons fruits, et ils ne se comparent pas. » 


Alexandro Jodorowsky, La famille un trésor, un piège, Pocket 2011  

jeudi 1 février 2018

Le demi-poulet


Il était une fois un demi-poulet. Il avait une aile, une patte, une demi-queue, un demi-bec, un demi corps, une demi-tête. Il avait toujours faim, car il ne retenait rien de ce qu’il mangeait. Son demi-estomac laissait tout échapper. Partout où il passait, il semait la désolation. Le demi poulet dévorait les plantations de blé, de maïs, de riz, ainsi que les salades, les légumes, absolument tout. En outre, même s’il avalait un lac, un fleuve, la mer avec ses poissons, sa soif ne tarissait jamais...

Après avoir parcouru désespérément le monde entier, en rentrant dans son village, il rencontra un autre demi poulet tout aussi affamé et assoiffé que lui. Ils s’aimèrent instantanément comme de bons frères, se réunirent et, chaque jour, satisfaits, partagèrent une goutte d’eau et un grain de riz.  


Alexandro Jodorowsky, La famille un trésor, un piège, Pocket 2011  


jeudi 25 janvier 2018

Conte chinois : L'essentiel du geste


Un empereur aimait la peinture. Un jour, l’envie lui vint d’orner la salle du trône du portrait d’un coq de combat. Il fit quérir le meilleur peintre du royaume. Le maître parmi tous les maîtres se présenta devant lui.

« Combien de temps faudra-t-il pour peindre ce tableau ?
- Majesté, si vous voulez la meilleure présentation de cet animal, vous devrez m’accorder six mois. ! »

L’empereur accepta, et le peintre s’enferma dans son atelier. Une fois les six mois écoulés, le souverain réclama son tableau. Le maître lui annonça qu’il n’avait pas terminé et demanda encore six mois. Très en colère, l’empereur accéda néanmoins à sa demande. Il attendit donc 24 semaines dans un état qui tournait à l’obsession, puis le jour dit, suivi d’un impressionnant cortège, il se rendit à l’atelier. L’artiste se confondit en excuses et demanda trois mois de plus. L’empereur s’empourpra de fureur : « Soit, mais si après ce dernier délai, mon tableau n’est pas prêt, je te ferai couper la tête ! ».

Au bout des 90 jours, le souverain, suivi de ses bourreaux, courut chez le peintre. Celui-ci le fit entrer dans son atelier où il n’y avait qu’une grande toile blanche.     
« Comment, vociféra l’empereur, Tu n’as encore rien fait ? Cette fois, c’en est fini de toi ! Qu’on lui coupe la tête ! »

Le peintre, sans un mot, saisit son pinceau et d’un seul trait à une vitesse vertigineuse, peignit le plus beau coq qu’on ait jamais vu dans le royaume. La beauté de cet oiseau était si intense que l’empereur, ravi, tomba à genoux devant ce chef d’œuvre. Une fois remis de son émotion, la colère le saisit de nouveau.

« Tu es le meilleur, je te l’accorde, mais tu mérites d’être décapité ! Pourquoi m’avoir fait attendre si longtemps alors que tu aurais pu me donner satisfaction en quelques minutes ? Tu t’es joué de moi ! »

Le maître invita alors le souverain à visiter sa maison. Il y découvrit des milliers et des milliers de dessins et d’esquisses de coqs, des études anatomiques, des coqs empaillés, des ossements de ce volatile de combat, d’innombrables tableaux le représentant, des pages et des pages de notes, ders livres spécialisés sur son élevage, et un enclos plein de coqs vivants.

L’expérience, l’observation et le travail acharné conduisent à l’essentialisation du geste.  C’est aussi à cela que nous sert l’orientation vers un but, qui va tracter tout le travail dans une direction vitale pour la personne


Source : Alexandro Jodorowsky, La famille un trésor, un piège, Pocket 2011