vendredi 28 août 2026

Transmission interculturelle : ce que les familles migrantes nous apprennent

 


Dans les familles migrantes, on imagine souvent la transmission culturelle comme une perte progressive : la première génération parle la langue d’origine, la deuxième la comprend à moitié, la troisième ne la parle plus.

 

La trilogie « Le Pays des autres » de Leïla Slimani, et surtout son dernier volet « J’emporterai le feu », montre une réalité plus complexe. La transmission n’est pas un processus linéaire, mais un mouvement de va-et-vient : ce que certaines générations perdent, les suivantes peuvent le reconquérir.

 

Cette transmission se joue à plusieurs niveaux :

 

- Langue : une génération de parents, convaincue qu’il fallait avant tout acquérir la culture occidentale, n’a pas insisté pour que ses enfants apprennent l’arabe. Résultat : une langue « devenue fantôme », absente comme langue maîtrisée, mais omniprésente dans le français quotidien. Les enfants de migrants héritent ainsi d’une langue fragmentée : des sonorités, des expressions, mais pas d’une langue pleine.

 

- Mémoire et répétitions : d’une génération à l’autre, certains comportements ou blessures se reproduisent à l’insu de ceux qui les portent. Des hommes blessés, dépressifs, en retrait ; des femmes qui portent, réparent, tiennent debout. Les non-dits du colonialisme, de la guerre, des humiliations vécues par les parents resurgissent sous d’autres formes chez les enfants.

 

- Conflits de loyautés : à qui doit-on rester fidèle : au pays d’origine, au pays d’accueil, à la famille, à soi-même ? La transmission interculturelle est un travail constant de négociation : on hérite, on transforme, on trahit un peu, et on continue.

 

La troisième génération devient souvent « passeuse » de culture : elle met en mots, traduit, explique aux autres – et à elle-même – ce que signifie grandir entre deux cultures. Elle ne subit pas l’héritage : elle le reprend, le réinterprète, le met en circulation.

 

Dans un monde de plus en plus mobile, comprendre ces dynamiques de transmission interculturelle est essentiel pour accompagner les équipes, les managers et les organisations qui vivent, au quotidien, ces allers-retours entre plusieurs appartenances.

 

vendredi 21 août 2026

Peut-on construire l'avenir sans faire la paix avec le passé ?

 


Dans une organisation multiculturelle, on ne construit pas durablement le nouveau en exigeant l’oubli de l’ancien.

Cette réflexion m’est venue en lisant « Le Café des au revoir » de Toshikazu Kawaguchi.

Les personnages y sont confrontés à des paroles non prononcées, à des relations inachevées et à des regrets qu’ils continuent de porter. Ils ne peuvent pas modifier le passé, mais ils peuvent le comprendre autrement et trouver une manière d’avancer.

 

Les organisations connaissent elles aussi ces situations. Une restructuration, une fusion, un changement de direction ou un nouveau mode de travail ne font pas seulement évoluer les processus. Ils peuvent aussi entraîner :

- la perte d’un rôle ;

- la disparition d’une équipe ;

- l’abandon d’un projet ;

- la remise en cause d’une expertise ;

- la rupture d’une relation de confiance ;

- la fin d’une identité professionnelle.

 

Pourtant, on demande souvent aux collaborateurs de « tourner la page » immédiatement.

 

Mais une page ne se tourne pas toujours sur commande.

 

Ce qui n’a pas été reconnu ou compris continue de produire des effets : résistance, retrait, scepticisme, perte de confiance ou difficulté à coopérer.

Dans une équipe multiculturelle, le sujet est encore plus sensible.

Tout le monde ne dit pas son désaccord de la même manière. Certains expriment directement leurs inquiétudes. D’autres se taisent par prudence, respect de la hiérarchie, souci de préserver l’harmonie ou difficulté à s’exprimer dans une autre langue.

 

Le silence ne signifie donc pas nécessairement l’adhésion.

 

Accompagner le changement, ce n’est pas seulement expliquer la nouvelle organisation. C’est aussi créer un espace pour :

- reconnaître ce qui se termine ;

- écouter les différentes perceptions ;

- identifier les non-dits ;

- comprendre les pertes vécues ;

- définir ensemble de nouvelles règles de coopération.

 

Faire une place au passé ne signifie pas y rester enfermé.

C’est parfois la condition pour pouvoir construire une nouvelle identité collective.

Dans une organisation multiculturelle, on avance lorsque chacun peut comprendre, dire au revoir et contribuer à la définition du futur commun.

Et dans vos organisations, quelles transformations n’ont jamais vraiment été « clôturées » ?

samedi 15 août 2026

Ecouter l'invisible

 


« Les esprits de la steppe » de Corine Sombrun est un livre remarquable, à la fois limpide dans sa lecture et profond dans ses résonances. Sous l’apparente simplicité du récit affleure une histoire bien plus vaste : celle d’une femme, Enkhetuya, mais aussi celle d’un monde en train de se défaire et de se recomposer. Le livre, porté par la voix d’une Française initiée au chamanisme, tient à la fois du témoignage, du récit d’apprentissage et de la méditation sur la fragilité des cultures.

On peut le lire à trois niveaux.

Le premier est historique et anthropologique. Il raconte la Mongolie dans son passage brutal d’un univers traditionnel, ancien, presque immobile, à la modernité globalisée, avec ses promesses et ses naufrages. La mondialisation y apparaît moins comme une ouverture que comme une force de désagrégation : elle a, semble-t-il, plus profondément ébranlé les équilibres anciens que ne l’avaient fait des décennies de communisme, de répression, d’interdiction du chamanisme et de collectivisation des troupeaux de rennes. À travers ce récit, c’est notre propre regard qui vacille : nous découvrons combien une culture peut être déstabilisée en peu de temps par l’argent, l’alcool, les circulations sans filtre et l’irruption d’un ailleurs qui ne laisse rien intact. Il y a là quelque chose de troublant, presque de vertigineux.

Le deuxième niveau est biographique. Enkhetuya n’est pas seulement une chamane ; elle est une femme traversée par les exigences de sa lignée, de sa terre et de son époque. De la nomade des rennes à la figure semi-sédentaire, puis à la personnalité reconnue au-delà de ses frontières, son parcours est celui d’un arrachement continu, jamais pleinement consenti. On y lit, en filigrane, la violence des mutations imposées aux existences les plus enracinées. En ce sens, ce destin donne l’impression d’accélérer le temps : il projette dans un siècle comprimé les lenteurs et les épaisseurs d’une vie d’autrefois. Et, en contrepoint, il souligne notre propre incapacité à imaginer l’avenir, notamment à l’heure où l’IA nous semble déjà excéder nos cadres de pensée.

 

Le troisième niveau est le plus dérangeant : celui du chamanisme lui-même. Corine Sombrun ne le traite ni comme un folklore ni comme une pure croyance, mais comme une expérience humaine irréductible aux catégories ordinaires. Le don y apparaît comme une disposition rare, mystérieuse, que tout le monde ne possède pas ; il suppose un long apprentissage, une discipline, un travail de fond. Mais le livre montre aussi combien la frontière entre chamanisme, puissance symbolique et charlatanisme demeure incertaine. C’est là que le texte devient le plus intéressant : il nous oblige à interroger les limites de notre rationalisme, sans pour autant céder à la fascination naïve. Pour un esprit cartésien, il est difficile de ne pas résister ; pourtant, quelque chose dans le témoignage force à reconnaître que notre entendement ne recouvre pas tout le réel. La science médicale elle-même laisse encore devant elle un vaste champ d’inconnu.

On peut certes envier les chamanes, mais ce serait oublier que leur don est aussi un poids. Ce livre rappelle qu’il existe des destinées que l’on ne choisit pas vraiment, des charges invisibles, des appels auxquels on ne peut se soustraire.

« Les esprits de la steppe » est ainsi un livre de déplacement : déplacement des cultures, des certitudes, des frontières du visible. Un beau texte, mais aussi un texte qui dérange, parce qu’il ébranle l’assurance du monde rationnel et quantifiable dans lequel nous aimons croire.

jeudi 6 août 2026

Sortir d'une relation déséquilibrée



L’action se déroule dans le sud des États-Unis, dans les années 1850-1860, à la veille de la guerre de Sécession. Jim est esclave. Lorsqu’il apprend qu’il va être vendu, il s’enfuit. Il est bientôt rejoint par Huck, et leurs aventures nous sont racontées depuis le regard de Jim.

Mais Jim n’est pas l’esclave que les Blancs imaginent. Il sait lire et écrire, il a lu Voltaire et Locke, et il maîtrise l’anglais des Blancs. Pour survivre, il doit cependant adopter le comportement attendu de lui : se montrer docile, dissimuler sa pensée et utiliser un langage adapté à ceux qui le dominent.

Cette apparente soumission ne signifie pas qu’il renonce à lui-même. Ses lectures, son intelligence des situations et sa capacité d’observation lui permettent de préserver une liberté intérieure. Il comprend les règles du système avant de pouvoir chercher à s’en affranchir.

Cette situation fait écho à certaines organisations dans lesquelles la relation maître-esclave demeure présente, sous des formes moins visibles : autorité verticale, contrôle de l’information, rapports de classe, injonction à se conformer ou confiscation du pouvoir de décision.

Dans ce type d’organisation, les personnes dominées développent souvent une connaissance très fine du système. Elles savent ce qui peut être dit, à qui, quand et comment. Elles apprennent à contourner les obstacles et à protéger leur espace de liberté. Mais cette capacité d’adaptation ne doit pas être confondue avec l’autonomie. S’adapter pour survivre, ce n’est pas encore pouvoir agir librement.


Alors, comment sortir de la relation maître-esclave ?

- En cessant de confondre autorité et domination.

- En partageant réellement l’information et le pouvoir de décision.

- En donnant des responsabilités accompagnées de moyens d’action.

- En permettant la contradiction, le débat et le droit à l’erreur.

- En reconnaissant les compétences de ceux qui exécutent.

- En passant de la dépendance imposée à une interdépendance choisie.

La véritable autonomie ne consiste pas à ne dépendre de personne. Elle suppose de pouvoir penser par soi-même, disposer d’une marge de décision et être reconnu comme un sujet capable de contribuer.

Le rôle du manager n’est donc pas de fabriquer des exécutants dociles, mais de créer les conditions dans lesquelles chacun peut développer son jugement, prendre des initiatives et assumer ses responsabilités.

C’est peut-être l’une des grandes leçons de "James" : pour sortir d’un système de domination, il faut d’abord apprendre à en comprendre les codes. Mais il faut ensuite transformer cette connaissance en capacité d’action — individuelle et collective.

Un livre puissant, qui nous parle autant de l’esclavage que de nos organisations contemporaines.

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