mardi 24 mai 2022

La double contrainte de la transmission



« La transmission n’est jamais d’évidence. Elle est un rapport social périlleux, à cause des doubles contraintes auxquelles sont soumis parents et enfants, qui doivent assumer à la continuité et la rupture, l’identité et l’altérité. » 

 

Cette phrase extraite du livre de Christian Baudelot et Roger Establet (Seuil, 2000) souligne bien que tout comme dans la relation parents-enfants, la transmission de savoir et savoir-faire au sein de toute organisation n’est jamais gagné d’avance. Ce qui est proposé par le sachant n’est pas forcément saisi par les apprenants, qui peuvent être des collègues, des collaborateurs ou… des supérieurs. Le contexte de ce qui doit être transmis peut être parfois si discret que ceux à qui cela est destiné ne perçoivent pas toujours ce qu’elle pourrait receler et ce qu’elle exprime en fait. 

 

Ainsi vous avez, par exemple, un collègue, un collaborateur… qui quitte son poste (retraite, mutation). Vous n’avez guère fait attention à ce qu’il faisait. Vous vous rendez compte, après son départ, qu’il jouait un rôle discret et efficace dans l’organisation et que tout un équilibre est rompu alors. Pourtant il y avait une procédure, des modes opératoires, mais cela ne suffit pas. 

 

En fait, celui qui prend la relève (volontairement ou non, développe son propre questionnement sur la manière de faire et d’interpréter les actions à conduire. Il y a continuité, mais il y a aussi rupture : sur le plan formel, cela peut fonctionner comme avant, mais à côté de cela, il y a tout l’informel. Chacun avec sa propre sensibilité va mettre en œuvre la procédure, d’autant que le contexte change : celui qui est parti était compris à demi-mot par ses collègues. Comment cela va-t-il être repris par le successeur ? 

 

Une fonction a une identité, mais la représentation que s’en fait quelqu’un, conduit à une appropriation et à une nouvelle construction identitaire. On se croit donc légataire d’une fonction, d’un rôle, d’une tâche, mais prenons-nous en compte la compréhension du rôle et l’autonomie de celui à qui est confié cette mission ? 

 

Cette double contrainte est souvent la cause de l’échec de nombre de transmissions. 

 

A méditer !

mercredi 18 mai 2022

Ecrire pour ne rien dire




Je me suis plongé ces derniers jours dans le livre de Raphaëlle Branche, « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? » (Éditions de la Découverte, 2020). Cette historienne a mené une longue enquête sur ce que les appelés du contingent qui ont servi en Algérie entre 1956 et 1962 ont raconté à leurs familles, épouses, enfants, petits-enfants de cette période. Le sous-titre de ce livre le résume : « enquête sur un silence familial ». 

 

Et pourtant, compte tenu de l’éloignement et des moyens de communication de l’époque, le téléphone est rare et coûte cher, et du danger de la situation, il fallait garder le lien et cela se faisait sous forme de courrier. 

 

Des extraits du livre : « La base du « pacte épistolaire » est la réciprocité. Pourquoi écrivez-vous ? « Pour qu’ils me répondent ! ». La réciprocité donne aux lettres échangées l’allure d’une conversation dans laquelle on pose des questions et on se répond. Qu’importe presque le contenu : la lettre est preuve de vie, preuve d’amour, preuve de lien, preuve qu’on n’est pas oublié. Ils sont nombreux à l’affirmer : ils écrivaient pour ne surtout rien dire d’important. C’est cette banalisation même qui témoigne le mieux de la réussite de la correspondance.  Alors que la réciprocité est gage du lien, la fréquence est révélatrice de l’intensité des liens. Une routine se met en place, qui devient vite un rituel. Or il n’est pas de rituel sans définition d’un espace particulier, plus ou moins coupé du tissu quotidien. »

 

A la lecture de ce paragraphe, trois idées sont venues à mon esprit :   

 

La première est que dans notre cocon d’aujourd’hui et de notre vie hyperactive, nous avons perdu du contact avec l’autre, rien que pour le plaisir d’échanger des banalités. Même nos SMS et WhatsApp sont laconiques et envoyés en masse à « terre entière ». 

 

La deuxième est que l’épreuve du Covid que nous avons vécu pendant deux ans, nous souligné, lors des périodes de confinement, les risques d’une telle situation avec les déprimes associées par exemple. « Plus jamais cela » ont dit certains. Les entreprises ont invité les managers à appeler leurs collaborateurs juste pour le plaisir d’échanger. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Dans les rues, les immeubles, les quartiers, nous prenions des nouvelles des uns et des autres. Qu’en reste-t-il ? 

 

La troisième est que nous, Français, nous avons beaucoup à apprendre sur ce plan d’autres cultures. Je travaille avec diverses entreprises internationales et j’ai souvent l’occasion d’animer des réunions internationales entre collègues. Que nous reprochent souvent ces interlocuteurs distants ? Le manque d’échange et de prise en compte de l’autre. Nos échanges, en tant que Français, sont souvent du style « Bonjour, ça va ? » et on passe directement au sujet à traiter.  Ce qui nous semble un exemple de convivialité est perçu par nombre de personnes comme un mode de relation froid et distant. Ces derniers aiment le « small talk » avant d’en venir aux sujets professionnels 

 

Faudra-t-il une guerre, une épidémie ou tout autre malheur pour que nous prenions soin de nos relations avec les autres ?  

mardi 3 mai 2022

Etes-vous un fou, un amoureux ou un poète ?



Il est bon de lire / relire des classiques. Dans « Le songe d’une nuit d’été » (Acte 5, scène 1) de William Shakespeare (1564-1616), je suis tombé en arrêt sur cette phrase : « le fou, l’amoureux et le poète sont tous faits d’imagination ». A chacun son style d’imagination ou plutôt à chaque moment sa forme d’imagination ?  

 

Allons plus loin dans la phrase de William Shakespeare : « Le fou, l’amoureux et le poète sont tous faits d’imagination. L’un voit plus de démons que le vaste enfer n’en peut contenir, c’est le fou ; l’amoureux, tout aussi frénétique, voit la beauté d’Hélène sur un front égyptien ; le regard du poète, animé d’un beau délire, se porte du ciel à la terre et de la terre au ciel et, comme son imagination donne un corps aux choses inconnues, la plume du poète leur prête une forme et assigne au néant aérien une demeure locale et un nom. »

 

Dans toute situation, nous pouvons y voir du noir, de l’utopie ou sortir des sentiers battus. Cela dépend de notre humeur et aussi de notre vécu. Qui a raison ou tort ? Personne et tout le monde. 

 

Pour ma part, je crois que celui qui a su le mieux involontairement interpréter cette phrase, c’est Edward de Bono (1933-2021) avec sa méthode des chapeaux.  Celui-ci estime que dans tout travail en groupe, les participants doivent porter successivement une série de six chapeaux : le chapeau blanc permet de traiter les faits, le rouge les émotions, le noir les risques, le jaune les avantage, le vert la créativité et le bleu la prise de recul. L’ordre dépend du sujet et de l’animateur. L’intérêt de cette approche est qu’elle permet de faire participer tous les participants en même temps sur tous les aspects d’une question. Gain de temps et de partage. Ça marche et je l’utilise régulièrement. 

 

Revenons à Shakespeare et à notre citation. Et si nous faisions appel successivement, seul ou en groupe, à ces trois dimensions de la créativité ?  Cela nous permettrait d’élargir notre regard. 

 

A tester ?

mardi 26 avril 2022

Vous ne méritez pas d’être là où vous êtes



Dans son dernier livre, Nicola Mathieu nous décrit la vie d’un couple de cadres aisés, qui ont ou semblent avoir réussi. Et pourtant, derrière, l’image de façade, tous deux ont fait de belles études, ont de beaux enfants, une belle maison et réussissent professionnellement…, la femme (Hélène) sent en elle une grande fragilité : 

 

« Lui appartenait d'emblée au monde qu'elle avait visé. Il en tirait une position immédiatement plus favorable. Et puis un homme, quoi. Il suffisait de voir dans les oraux quand elle était étudiante, comment il s'en sortait, à l'assurance, parce que depuis l'enfance ils avaient été vénérés et convaincus que l'état des choses étaient de leur côté. Dans leur couple aussi, ça pesait. Et si Hélène jouait les égales, elle devait bien l'avouer, elle se sentait un poil en dessous. »

 

Ce syndrome, appelé couramment le syndrome de l’imposteur ou de l’autodidacte, consiste à nier son accomplissement personnel et à estimer d’être un dupeur-né, en bref, de ne pas être à sa place et de craindre d’être démaqué. 

 

Ce sentiment d’insécurité injustifié a été mis en évidence en 1978 par deux psychologues américaines, Clance et Imes.  Des études postérieures ont révélé que 70% des personnes l’ont ressenti à un moment ou un autre de leur vie et que les femmes semblent plus concernées que les hommes. 

 

Ce phénomène est courant et que je rencontre souvent des personnes qui l’expriment. Il y a là une confusion de sens. 

 

D’abord, il est normal de douter. Comme l’a dit Nietzsche, « ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou ». Cela devient un problème lorsque le doute est chronique.  Ensuite, il y a confusion entre l’image que les autres ont de vous et celle que vous pensez qu’ils ont de vous. La caricature, c’est l’importance accordée, notamment dans les jeunes générations, aux réseaux sociaux. Enfin, ce mélange de peurs, de croyances et de ressenti a besoin d’être exprimé. Plus vous l’enfouissez en vous et plus il est fort. 

 

La difficulté, c’est comment en parler : à un(e) ami(e) ? un coach ? un psy ? un groupe de thérapie ? Libre à chacun de trouver sa voie selon sa personnalité et sa situation.

 

Ce qui est important, c’est que nous avons tous un rôle à jouer dans ce traitement. Combien de fois par jour adressons nous des signes positifs à ceux qui nous entourent ? Lorsqu’ils nous parlent d’un problème ou d’une situation, soulignons-nous les points positifs au moins autant que les points négatifs ? 

 

En bref, faites de la prévention autour de votre entourage (amis, collègues…). Cela les aidera et cela développera votre propre estime de vous, le meilleur traitement à ce sujet. 

mardi 5 avril 2022

Lorsque l’élève est prêt, le maitre apparait



Ce proverbe classique (je n’en ai pas trouvé l’origine) est à la fois explicite et interpellant. 

Il interpelle à la fois sur le mot « prêt », le mot « maître » et surtout sur la coïncidence de la rencontre. Nous avons tous rencontré des situations où un besoin ressenti se transforme en une réalité au contact d’un évènement fortuit, mais très significatif pour nous.

 

Cela a un nom et s’appelle la synchronicité. Ce concept a été mis en évidence par le psychanalyste suisse C.G. Jung (1875-1961)

 

Il popularisera son approche ave cette anecdote : « L’une de mes patientes avait tendance à rationaliser ce qui lui arrivait, ce qui bloquait le travail personnel. Un jour, elle me racontait un rêve dans lequel elle recevait en cadeau un scarabée d’or quand soudain, un bruit se fit entendre à la fenêtre. Jung alla voir et y trouva un scarabée venu se cogner contre la vitre. Le choc ressenti à cette vue généra un déblocage mental qui aida grandement ma patiente dans la poursuite de sa thérapie. »

 

La synchronicité est l'occurrence simultanée dans l'esprit d'un individu d'au moins deux événements mentaux qui ne présentent pas de lien de causalité physiquemais dont l'association prend un sens pour la personne qui les perçoit.

 

Une synchronicité se démarque d’une coïncidence par quatre traits : 

·       Absence de cause logique

·       Un fort impact émotionnel

·       Le ressenti que vous êtes dans une situation bloquée et que vous avez besoin d’un coup de pouce

·       Une prise de conscience d’un moment transformateur : il y aura un « avant » et un « après ». 

 

Nous pouvons donc revenir au sens des mots « prêt » et « maître ». « Prêt » veut alors dire « situation bloquée et besoin d’un coup de pouce ». 

« Maître » peut être tout aussi bien une personne qu’une lecture dans un livre ou une simple image vue ou entraperçue au hasard. 

 

« Est-ce sérieux, voire scientifique ? » pourraient se demander certains d’entre vous. Je vous renvoie à la page de Wikipédia sur la synchronicité pour cela. 

 

Pour ma part, je vous conseille d’accepter de vous laisser déstabiliser, de ne pas tout comprendre, puis de faire confiance à votre intuition et à ce qu’elle vous pousse à faire ensuite.

 

Trois précautions à prendre toutefois : 

 

La première est de bien prendre en compte les différences entre synchronicité et coïncidence, et notamment l’impact émotionnel. 

 

La deuxième, dans un monde professionnel qui se veut rationnel, de faire plus confiance à votre intuition.  

 

Et la troisième de ne pas vouloir trop rationaliser et de transformer ce que vous voyez en synchronicité. Cela relève alors de la prophétie auto-réalisatrice qui a aussi son efficacité dans d’autres domaines.

 

Au fond, vivre la synchronicité, c’est accueillir des évènements en réponse à vos besoins profonds et vivre des moments magiques…

mardi 29 mars 2022

Cherchez votre point aveugle




Dans une de ses nouvelles, « Drive my car », l’écrivain japonais Haruki Murakami imagine le dialogue suivant : deux hommes, qui ont aimé la même femme, partagent ce qu’ils ont perçu d’elle. A l’un qui dit qu’il ne lui semble pas l’avoir bien comprise, l’autre répond : 

 

« Nous, les hommes, nous ne savons jamais vraiment ce que pensent les femmes, vous ne croyez pas ? Voilà tout ce que je voulais dire et c'est valable pour n'importe quelle femme. 

Je pense donc que vous n'êtes pas le seul à avoir un point aveugle. Et si point aveugle il y a vraiment, alors nous devons tous vivre avec. Il ne faut pas être aussi dur avec vous-même. Vous aurez beau penser que vous avez compris quelqu’un, que vous l'avez aimé, il n'en reste pas moins impossible de voir au plus profond de son cœur. Vous aurez pu vous y efforcez et vous n'aurez réussi qu’à vous faire du mal. Vous ne pouvez voir qu’au fond de votre propre cœur, et encore, seulement si vous le voulez vraiment, et si vous faites l'effort d'y parvenir. 

En fin de compte, notre seule prérogative est d'arriver à nous mettre d'accord avec nous même, honnêtement, intelligemment. Si nous voulons vraiment voir l'autre, nous n'avons d'autre moyens que de plonger en nous-même. »

 

Un beau texte qui montre la complexité du rapport homme / femme, et plus globalement, le rapport entre les êtres humains.

 

Ce qui m’a interpellé dans ce texte, c’est la transposition que nous pouvons en faire au monde de la transmission…à nos enfants, collègues, collaborateurs…. Nous imaginons souvent la transmission au niveau du geste technique, comme quelque chose de rationnel. 

 

Dans un monde changeant en termes d’environnement et de technologie, notre transmission « technique » n’est qu’une partie de l’ensemble. Ce qui est plus important est l’intérêt du métier, du geste et l’envie d’apprendre en permanence et de se remettre en cause. 

 

A titre d’exemple, j’accompagne à date des techniciens qui ont trois mois pour former un tutoré, quand bien même, il faut à leur avis trois à cinq ans pour devenir un bon professionnel. Ce chemin que le tutoré parcourra plus ou moins seul ne peut bien se passer que si le tuteur lui a transmis plus que de la technique. Or, les tutorés étant tous différents, seuls les transmetteurs qui auront fait leur propre examen de conscience et réellement transmis ce en quoi ils croient, par leur gestes, postures et comportements, pourront donner un maximum de chances aux tutorés de réussir. 

 

Interrogeons-nous si nous effectuons ce travail de réflexion lorsque nous souhaitons ou devons transmettre. 

 

Cela est utile aussi bien pour lui que nous. C’est à ce titre seulement que la transmission est quelque chose qui nous fait grandir… ou nous confronte à nous-même lorsque nous le faisons à contrecœur.

 

Extrait de « Drive my car », nouvelle du recueil « des hommes sans femmes », Haruki Murakami, 10/18, 2018 

mardi 22 mars 2022

Faites la sieste, pas le travail



Je vous ai parlé ces dernières semaines de l’importance de la sieste, et plus globalement de la prise de recul, et de la métaphore du tramway, qui souligne le besoin d’un travail quotidien d’amélioration. 

 

En réponse à certains commentaires empreints de scepticisme, je voudrais compléter ces approches en vous parlant du « paradoxe de l’adaptabilité » où nous pouvons avoir tendance quand tout change, pour soi et autour de nous, à rester collé à ce que nous savons faire au lieu d’apprendre et de tirer parti du changement. 

 

Lors d’une étude de la Harvard Business Review (février 2021) basée sur 1500 personnes issues de 46 pays différent, 85% des sondés ont vu récemment leur bien-être décliné, sous les effets de la surcharge de travail et de pressions liées à l’effet Covid notamment. Bien plus, 62% estiment s’approcher du burnout. 

 

Même si nous semblons sortir de cette période Covid, nous savons que nous ne reviendrons pas en arrière et la pression va continuer à s’accentuer. Devons-nous alors continuer à courir de plus en plus vite jusqu’à épuisement ? 

 

Heureusement, d’autres recherches montrent que des pauses délibérées atténuent cet effet anxiogène et facilitent l’acquisition de nouvelles compétences d’adaptation à notre environnement.  

 

Ainsi une étude sur des jeunes professionnels du violon a révélé que ceux qui faisaient régulièrement des pauses, voire des siestes, plutôt que de travailler sans relâche sur leur instrument, non seulement apprenaient plus vite et obtenaient de meilleurs résultats, mais aussi étaient en meilleure condition physique et mentale. 

 

De même, une grande majorité de responsables pensent qu’il faut toujours être joignable, voire limiter ses périodes vacances. Mais les études révèlent le contraire. D’abord, parce qu’un responsable, dispos et reposé est plus efficace et ensuite, parce que l’exemple est contagieux.  Une étude publiée par Kennedy Fitch indique une nette amélioration dans l’efficacité des collaborateurs et une plus grande implication lorsque les périodes de récupération sont prises.

 

Sortez donc du paradoxal « plus ça change, moins je change » : faites de l’exercice, prenez soin de votre alimentation, méditez, prenez des vacances et apprenez à décrocher.

 

Vous apprendrez mieux, plus vite et vos collègues et collaborateurs en profiteront. 

 

Alors, vous commencez quand ?