vendredi 14 décembre 2018

L’eau qui rendait fou


Autrefois, il y a très longtemps, un sage inspiré lança à l'humanité un avertissement terrible. A une certaine date toute l'eau de la terre allait disparaître et serait remplacée par une eau nouvelle qui rendrait tous les hommes fous car ceux qui en boiraient auraient l’illusion d’être intelligents alors qu’ils vivraient en réalité dans une sorte de rêve.   

 C'était sans retour ...à moins de préparer avec le plus grand soin des réserves ... à moins de ménager les ressources et de se montrer bienveillant avec notre mère la Terre … mais les hommes étant ce qu'ils sont … un seul homme suivit cet avis et rassembla une grande quantité d'eau qu'il mit quelque part en réserve dans un endroit connu de lui seul ... 

Lorsque le jour annoncé arriva, les cours d'eau cessèrent de couler, les puits se tarirent. L'homme prévoyant entreprit de vivre dans sa retraite, buvant son eau sauvegardée tout en regrettant que personne ne se soit joint à lui. Il y avait assez d'eau pour abreuver 100 personnes pendant 100 ans au moins, mais et personne ne l'avait suivi. Tous les autres attendaient la pluie qui ne tarderait pas à venir sans se soucier de ce qui avait été annoncé.

Effectivement, après une terrible sécheresse, l’eau nouvelle tomba du ciel, , les ruisseaux et les puits se remplirent. Le lendemain, tous les habitants de la ville, excepté l'homme prévoyant, burent de l'eau du puits... et devinrent tous fous.

Un jour, notre ermite buveur d'eau pure quitta son abri et revint parmi ses semblables. Il les trouva totalement changés : ils tenaient des discours étranges, accomplissaient des gestes totalement différents qui lui paraissait dénués de sens. L'homme qui avait gardé toute sa raison essaya de leur parler, de leur expliquer les dangers mais ils le prirent pour un fou. 

Certains lui témoignèrent de la compassion, d'autres se moquèrent, et beaucoup lui montrèrent de l'hostilité. Pour tous il était devenu incompréhensible, un doux dingue, un fou et même un fou dangereux car subversif. Finalement, l’un d’eux le prit à partie : « Nous ne voulons pas d'un dément qui nous dicte quoi penser et nous allons malheureusement devoir t’enfermer ! »

Il se prit à douter de son choix, à craindre la solitude car comment pourrait-il espérer avoir une famille, une descendance. S'il voulait garder toute sa lucidité il lui faudrait choisir l'isolement et oublier le monde grossier des sens occupé par ces fourmis humaines agitées …

Il aurait pu choisir d'oublier l'opinion de ses congénères, mais peut-on avoir raison seul contre tous ?

Un soir, lassé de cette résistance désespérée, il céda au découragement et perdit la raison : il fit remplir un gobelet de l'eau du puits et en but une grande gorgée. Il oublia jusqu'à l’endroit où il gardait sa provision d'eau. Le peuple de la ville se réjouit et organisa de grandes fêtes. Il était maintenant revenu à la raison et se comportait comme tout le monde. 
Tout allait pour le mieux...

jeudi 6 décembre 2018

Lettres à une poupée


Tous les après-midi, Kafka avait l’habitude de se promener dans un parc. Un jour, il tombe sur une petite fille en larmes, pleurant à chaudes larmes. Kafka lui demande ce qui ne va pas, et elle lui dit qu'elle a perdu sa poupée. 

Il commence immédiatement à inventer une histoire pour expliquer ce qui s'est passé. Votre poupée est partie en voyage, dit-il. "Comment le sais-tu ?" demande la fille. Parce qu'elle m'a écrit une lettre, dit Kafka. La fille semble douter. Vous l'avez sur vous ? demande-t-elle. Non, je suis désolé, dit-il, je l'ai laissé à la maison par erreur, mais je l'apporterai avec moi demain. Il est si convaincant qu'elle ne sait plus quoi penser."

Kafka rentre directement à la maison pour écrire la lettre. Il s'assoit à son bureau et il écrit avec le même sérieux et la même tension que lorsqu’il compose ses propres œuvres. S'il parvient à trouver un beau mensonge convaincant, il remplacera la perte de la jeune fille par une réalité différente, fausse, bien sûr, mais vrai et crédible selon les lois de la fiction. "Le lendemain, Kafka se précipite au parc avec la lettre. La petite fille l'attend, et comme elle n'a pas encore appris à lire, il lui lit la lettre à haute voix. La poupée est vraiment désolée, mais elle en a assez de vivre avec les mêmes personnes tout le temps. Elle a besoin de sortir et de voir le monde, de se faire de nouveaux amis. Ce n'est pas qu'elle n'aime pas la petite fille, mais elle aspire à un changement de décor, et donc ils doivent se séparer pendant un moment. La poupée promet alors d'écrire à la fille tous les jours et de la tenir au courant de ses activités. "
Il s'engage à écrire une nouvelle lettre tous les jours, sans autre raison que de consoler la petite fille, qui lui est totalement étrangère, un enfant qu'il a rencontré par hasard un après-midi dans un parc. Il a continué pendant trois semaines. Imaginez, l'un des écrivains les plus brillants qui ait jamais vécu sacrifiant son temps à composer des lettres imaginaires à partir d'une poupée perdue. 

Tous les jours pendant trois semaines, il est allé au parc et a lu une autre lettre à la fille. La poupée grandit, va à l'école, apprend à connaître d'autres personnes. Elle continue d'assurer la jeune fille de son amour, mais elle fait allusion à certaines complications dans sa vie qui l'empêchent de rentrer chez elle. 

Petit à petit, Kafka prépare la fille pour le moment où la poupée disparaîtra de sa vie pour toujours. Il a du mal à trouver une fin satisfaisante, craignant que s'il ne réussit pas, le sort magique soit brisé. Après avoir testé plusieurs possibilités, il décide finalement de marier la poupée. Il décrit le jeune homme dont elle tombe amoureuse, la fête de fiançailles, le mariage à la campagne, et même la maison où la poupée et son mari vivent maintenant. Et puis, dans la dernière ligne, la poupée lui fait ses adieux. 

À ce moment-là, bien sûr, la poupée ne manque plus à la fille. Kafka lui a donné quelque chose d'autre à la place, et à la fin de ces trois semaines, les lettres l'ont guérie de son malheur. Elle a l'histoire, et quand une personne a la chance de vivre dans une histoire, de vivre dans un monde imaginaire, les douleurs de ce monde disparaissent. Tant que l'histoire continue, la réalité n'existe plus."

Source : Paul Auster, Brooklyn Folies, Actes Sud 2007

vendredi 30 novembre 2018

L’oeil de l'éléphant

Cette histoire nous vient du Cameroun. Elle parle d’un petit éléphant qui doit traverser une rivière : à mi-chemin, l’un de ses yeux se détache brusquement et tombe au fond de l’eau…
Affolé, l’éléphanteau se met à le chercher en s’agitant dans tous les sens. L’œil semble définitivement perdu. Mais tout autour, les poissons, les grenouilles, et même les oiseaux et tous les autres animaux lui crient : « Du calme Petit Éléphant ! Calme-toi ! »

Mais le petit éléphant totalement paniqué n’entend plus rien, s’affole de plus belle et remue plus vivement encore l’eau, la vase et la terre du fleuve… Sans trouver son oeil…
« Du calme ! Du calme ! », continuent de crier les autres.

L’éléphanteau finit par les entendre, accepte de s’immobiliser et se contente d’observer avec l’œil qu’il lui reste. Tout doucement, l’eau de la rivière entraîne la vase et la boue qu’il soulevait en pataugeant. progressivement, tout redevient clair, et, regardant entre ses pattes, il aperçoit l’autre œil au fond de l’eau. Il le ramasse alors avec sa trompe et le remet en place. Puis finit de traverser la rivière.

Source : coacheloquence

vendredi 23 novembre 2018

Thanksgiving : A chacun sa légende !

Thanksgiving est une fête célébrée aux Etats-Unis le quatrième jeudi de novembre (cette année – 2018- le 22 novembre). 
Historiquement, Thanksgiving était un jour de fête dans les sociétés européennes paysannes durant lequel on remerciait Dieu par des prières et des réjouissances pour les bonheurs que l’on avait pu recevoir pendant l’année. Cette célébration est désormais laïque aux USA, les administrations et la plupart des entreprises étant fermées ce jour-là. Lors du repas de ce jour férié, il est d’usage de manger de la dinde. 
Quelle en est l’origine ? Il en existe deux versions 

Version 1 (l’officielle)

En 1620, une centaine de protestants anglais, appelés aussi les Pères Pélerins, débarquent du Mayflower dans la baie de Plymouth au Massachusetts. Ils y fondent la colonie de Plymouth. Les débuts de la colonisation furent difficiles et la moitié des arrivants périrent du scorbut.
Les survivants ne durent leur salut qu'à l'intervention de deux autochtones nommés Squanto et Samoset, qui, avec l'aide de leur tribu, les Wampanoags leur offrirent de la nourriture, puis leur apprirent à pêcher, chasser et cultiver du maïs.
Afin de célébrer la première récolte, à l’automne 1621, le gouverneur William Bradford décréta en 1621trois jours de prière. Les colons invitèrent alors le chef des Wampanoags et 91 de ses hommes à venir partager leur repas en guise de remerciement pour leur aide. Durant ce festin, des dindes sauvages furent offerts5,6.
Il y eut une célébration encore plus grande d'action de grâce en 1623, après un passage de l'agriculture communale à l'agriculture privatisée et après une plus grande moisson grâce à de la pluie inattendue.
Petit à petit, l’usage de cette fête se répandit et 1671, le premier Thanksgiving officiel et public fut décrété par l’administration.
En 1789, George Washington, premier président des USA, créa le premier Thanksgiving Day décrété par le gouvernement national des États-Unis d'Amérique :

Version 2 (version pour certains historiens)

Selon d’autres chercheurs la version actuelle retenue de l'histoire est erronée et occulte certaines vérités. Ainsi, selon ces derniers en mai 1637, un marchand local du nom de John Oldham fut tué. Les pèlerins décidèrent que la tribu des Pequots était responsable de cette mort. Le principal village de la tribu, situé sur les bords de la Mystic River fut détruit, ses habitants exterminés. Au cours de l’année suivante, tout membre supposé de la tribu fut exécuté, le village et la rivière renommés, respectivement Tamise et Nouveau Londres. L’Assemblée Générale du Connecticut interdit même l’usage du mot Pequots.
C’est le lendemain de ce massacre que le gouverneur William Bradford décréta » une journée d’actions de grâce pour célébrer notre victoire sur les Pequots ». C’est donc selon cet auteur une extermination que fêtent, sans trop le savoir, les Américains.

Source : Wikipédia

vendredi 16 novembre 2018

Expérience et maturité

« Un maître d'escrime vivait avec ses trois fils. Il reçut un jour la visite d'un vieil ami. Les deux hommes ne s'étaient plus vus depuis quelques années et, tout à la joie de leurs retrouvailles, ils échangeaient souvenirs et nouvelles. 

Et le visiteur de s'enquérir des trois jeunes hommes : " Pratiquent-ils assidûment l'art du sabre ? Le plus jeune me semblait particulièrement doué, non ? " 
- Attends, répondit le père, nous allons les mettre à l'épreuve ... Je crois que l'expérience et la maturité restent déterminantes ... 

Les trois fils travaillaient à l'étage, dans leur chambre. Le père se leva et plaça un sabre en équilibre sur le panneau coulissant qui fermait la pièce. Il se rassit et appela impérativement son fils cadet : - " Ioro ! Descends tout de suite !" Des pas précipités dévalèrent l'escalier. Le panneau glissa, libérant le boken qui tomba en frôlant le garçon : déjà, celui-ci avait fait un bond en arrière et se tenait en garde; superbe et calme de détermination. 

Tandis que notre visiteur le félicitait, impressionné par cette jeune maîtrise, le père le priait de s'asseoir après avoir remis le boken en place et appelé son second fils. Des pas assurés se firent entendre dans l'escalier, le vantail s'ouvrit mais le boken ne heurta pas le sol : le jeune homme l'avait saisi au vol et le tendait respectueusement à son père. 

Le troisième fils fut alors appelé et notre ami ne voyait vraiment pas quelle performance supérieure on pouvait attendre de lui ! Quelques secondes s'écoulèrent dans le silence et, soudain, l'autre porte s'ouvrit : - " Pardon, père, tu m'as demandé ?' Le maître sourit : ce qui devait être fait avait été fait sans que rien ne soit dérangé.»

Source : contes.biz

vendredi 9 novembre 2018

Plus malin qu’un singe !

Un jour, un vieux chien part à la chasse aux papillons, et s’aperçoit qu’il s’est perdu. Errant au hasard en tentant de retrouver son chemin, il voit un léopard courir vers lui avec l’intention visible de faire un bon repas. Le vieux chien pense : « Oh, oh! Je suis vraiment dans la merde, là ! » 

Remarquant les quelques os d’une carcasse qui traîne sur le sol à proximité, il se met aussitôt à mâcher les os, tournant le dos au léopard qui approche. Quand celui-ci est sur le point de lui sauter dessus, le vieux chien s’exclame haut et fort : « Ouais, ce léopard était vraiment excellent ! Je me demande s’il y en a d’autres par ici ? » En entendant cela, le jeune léopard interrompt son attaque en plein élan, il regarde le chien avec effroi, et s’enfuit en rampant sous les fourrés. « Ouf ! », soupire le léopard, « c’était tout juste. Ce vieux chien a failli m’avoir ! » 

Cependant, un singe, qui avait observé toute la scène d ‘une branche d’arbre à proximité, se dit qu’il pourrait mettre à profit ce qu’il sait en négociant avec le léopard et obtenir ainsi sa protection. Il part donc le rattraper, mais le vieux chien, le voyant courir à toute vitesse après le léopard, réalise que quelque chose doit se tramer. Le singe rattrape le léopard, lui dévoile le pot aux roses, et lui propose un marché. Le jeune léopard est furieux d’avoir été trompé : « Viens ici le singe, monte sur mon dos, et tu vas voir ce qui va arriver à ce petit malin ! » Le vieux chien voit le léopard accourir avec le singe sur son dos et s’inquiète : « Que vais-je faire maintenant ? » 

Mais au lieu de s’enfuir, le chien s’assied dos à ses agresseurs, faisant semblant une fois de plus de ne pas les avoir vu, et juste au moment où ils arrivent à portée de voix, il s’exclame : « Où est donc ce foutu singe ? ça fait une heure que je l’ai envoyé me chercher un autre léopard ! »

L’âge et la ruse triomphent de la jeunesse et de la force.…

Source : Institut Repère

jeudi 1 novembre 2018

Le jugement du renard



Un moujik déposa une plainte contre le mouton. Le renard occupait alors les fonctions de juge. Il fit comparaître devant lui le moujik et le mouton, et se fit expliquer le cas.

— Parle ! dit-il au moujik, de quoi te plains-tu ?

— Voici, dit le moujik. L’autre matin, je me suis aperçu qu’il me manquait deux poules ; je n’en ai retrouvé que les os et les plumes, et pendant la nuit, le mouton seul était dans la cour.

Le renard, alors, questionna le mouton. L’accusé, tremblant, demanda grâce et protection au juge.

— Cette nuit, dit-il, je me trouvais, il est vrai, seul dans la cour ; mais je ne saurais répondre au sujet des poules ; elles me sont d’ailleurs inutiles, puisque je ne mange pas de viande. Appelez tous les voisins, ajouta-t-il, et qu’ils disent s’ils ne m’ont jamais tenu pour un voleur.

Le renard questionna longtemps encore le moujik et le mouton sur cette affaire, puis il ajouta sentencieusement :

— Toute la nuit, le mouton est resté avec les poules, et comme les poules sont très appétissantes, l’occasion était favorable ; je juge, d’après ma conscience, que le mouton n’a pas pu résister à la tentation. Par conséquent, j’ordonne d’exécuter le mouton, de donner la chair au tribunal et la peau au moujik.

Conte de Léon Tolstoï (1828-1910)