Dans les familles migrantes, on imagine souvent la transmission culturelle comme une perte progressive : la première génération parle la langue d’origine, la deuxième la comprend à moitié, la troisième ne la parle plus.
La trilogie « Le Pays des autres » de Leïla Slimani, et surtout son dernier volet « J’emporterai le feu », montre une réalité plus complexe. La transmission n’est pas un processus linéaire, mais un mouvement de va-et-vient : ce que certaines générations perdent, les suivantes peuvent le reconquérir.
Cette transmission se joue à plusieurs niveaux :
- Langue : une génération de parents, convaincue qu’il fallait avant tout acquérir la culture occidentale, n’a pas insisté pour que ses enfants apprennent l’arabe. Résultat : une langue « devenue fantôme », absente comme langue maîtrisée, mais omniprésente dans le français quotidien. Les enfants de migrants héritent ainsi d’une langue fragmentée : des sonorités, des expressions, mais pas d’une langue pleine.
- Mémoire et répétitions : d’une génération à l’autre, certains comportements ou blessures se reproduisent à l’insu de ceux qui les portent. Des hommes blessés, dépressifs, en retrait ; des femmes qui portent, réparent, tiennent debout. Les non-dits du colonialisme, de la guerre, des humiliations vécues par les parents resurgissent sous d’autres formes chez les enfants.
- Conflits de loyautés : à qui doit-on rester fidèle : au pays d’origine, au pays d’accueil, à la famille, à soi-même ? La transmission interculturelle est un travail constant de négociation : on hérite, on transforme, on trahit un peu, et on continue.
La troisième génération devient souvent « passeuse » de culture : elle met en mots, traduit, explique aux autres – et à elle-même – ce que signifie grandir entre deux cultures. Elle ne subit pas l’héritage : elle le reprend, le réinterprète, le met en circulation.
Dans un monde de plus en plus mobile, comprendre ces dynamiques de transmission interculturelle est essentiel pour accompagner les équipes, les managers et les organisations qui vivent, au quotidien, ces allers-retours entre plusieurs appartenances.


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