Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, d’Eduardo Galeano, a été publié en 1971. C’est un livre qui date — et qui continue pourtant de poser une question dérangeante : que voyons-nous vraiment des relations économiques et humaines dont nous bénéficions ?
Galeano retrace des siècles d’extraction des richesses du continent, depuis la conquête coloniale jusqu’aux formes de dépendance économique de son époque. Ce qui glace le sang, ce n’est pas seulement l’ampleur des ressources prélevées. Ce sont les vies brisées, le travail imposé dans des conditions inhumaines, et la facilité avec laquelle ces réalités disparaissent derrière les produits que nous consommons.
Ce livre m’a fait réfléchir à ce que signifie travailler en contexte multiculturel. Lorsque nous collaborons avec des personnes ou des organisations en Amérique latine — et, plus largement, ailleurs dans le monde — nous ne nous rencontrons pas sur un terrain vierge. Les échanges portent aussi la mémoire de rapports de pouvoir, de promesses non tenues et d’inégalités qui ne s’effacent pas parce que nous affichons aujourd’hui une volonté de « partenariat ».
Cela ne veut pas dire réduire nos interlocuteurs à cette histoire, ni présumer de ce qu’ils pensent. Cela invite plutôt à nous poser quelques questions :
- Qui définit les objectifs de la coopération ?
- Qui apporte les ressources, et qui décide de leur usage ?
- Quels savoirs sont reconnus comme légitimes ?
- Qui bénéficie du projet, au-delà de ceux qui en parlent ?
Le mécanisme décrit par Galeano ne se reproduit pas partout à l’identique. Les acteurs changent, les rapports de force aussi. Mais sa lecture nous aide à rester attentifs à une possibilité inconfortable : appeler « coopération » une relation dans laquelle l’un conserve l’essentiel du pouvoir.
À la fin du livre, Galeano oppose au rêve d’une « société immuable des fourmis » la capacité des sociétés humaines à se transformer. C’est peut-être ce que j’en retiens pour mon travail : l’histoire pèse sur les relations, mais elle ne les condamne pas à se répéter.
Encore faut-il accepter de la regarder en face.
Et vous, dans vos collaborations internationales, comment faites-vous une place à cette histoire sans enfermer vos interlocuteurs dans le passé ?


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