vendredi 16 octobre 2015

Le bâton parfait


Walden ou la Vie dans les bois (titre original Walden; or, Life in the Woods) est un récit publié en 1854 par l'écrivain américain Henry David Thoreau (1817-1862). Le livre raconte la vie que Thoreau a passée dans une cabane pendant deux ans, deux mois et deux jours, dans la forêt jouxtant l’étang de Walden


Il était un artiste en la cité de Kouroo disposé à chercher la perfection. Un jour l’idée lui vint de fabriquer un bâton. Ayant observé que dans une œuvre imparfaite le temps entre pour élément, alors que dans une œuvre parfaite le temps n’entre pour rien, notre homme se dit : Il sera parfait de tout point, ne devrais-je faire d’autre chose en ma vie. Il se rendit sur l’heure dans la forêt en quête de bois, résolu à ne pas employer de matière mal appropriée ; et dans le temps qu’il cherchait, rejetant branche sur branche, ses amis un à un le délaissèrent, attendu qu’ils vieillissaient au milieu de leurs travaux et mouraient, alors que lui pas un moment ne prenait d’âge. L’unité de son dessein et de sa résolution, jointe à une piété élevée, le dotait, à son insu, d’une perpétuelle jeunesse. N’ayant fait aucun compromis avec le Temps, le Temps se tenait à l’écart de sa route, soupirant seulement à distance, incapable qu’il était de le soumettre. Il n’avait pas trouvé de souche de tout point convenable que la cité de Kouroo était une ruine chenue, et c’est sur l’un de ses tertres qu’il s’assit pour peler la branche. Il ne lui avait pas donné la juste forme que la dynastie des Kandahars était à son déclin et que du bout de la branche il écrivit le nom du dernier de cette race dans le sable, puis se remit à l’ouvrage. D’ici à ce qu’il eût adouci et poli le bâton Kalpa n’était plus l’étoile polaire ; et il n’y avait pas encore mis la virole ni la pomme adornée de pierres précieuses que Brahma s’était-il éveillé puis endormi maintes fois. Mais pourquoi m’attardé-je à parler de ces choses ? Lorsque la dernière touche fut mise à son œuvre, celle-ci soudain s’éploya sous les yeux de l’artiste surpris en la plus pure de toutes les créations de Brahma. En faisant un bâton, il avait fait un nouveau système, un monde de larges et belles proportions ; dans lequel toutes passées que fussent cités et dynasties anciennes, de plus pures et plus glorieuses avaient pris leurs places. Et voici qu’il s’apercevait au tas de copeaux encore frais à ses pieds, que, pour lui et son œuvre, le premier laps de temps avait été une illusion, qu’il ne s’était écoulé plus de temps que n’en demande un simple scintillement du cerveau de Brahma pour tomber sur l’amadou d’une cervelle humaine et l’enflammer. La matière était pure et son art était pur ; comment le résultat pouvait-il être autre que merveilleux ?

lundi 12 octobre 2015

Conte russe : une punition terrible


Un moujik s’en alla au marché et acheta de la viande ; mais on le trompa sur le poids et la qualité.
Aussi en s’en allant injuriait-il le marchand.

Le tzar le rencontra et lui demanda : "pourquoi l’injuries-tu ? "
Le moujik répondit : " parce que l’on m’a trompé ; j’ai payé le prix de trois livres de viande et l’on ne m’en adonné que deux, et encore de la mauvaise."
Le tzar lui dit : « retournons au marché : tu me montreras qui t’a trompé »
Le moujik revint avec le tzar et lui désigna le marchand.   
Le tzar fit peser devant lui la viande et constata que le poids n’y était pas. Le tzar dit alors : « eh bien, comment veux-tu que je punisse de ce marchand ?
-          Ordonne, répondit le moujik, qu’on prélève sur lui la quantité de viande qu’il me doit.
-           C’’est bien, dit le tzar, prends ce couteau et ôte une livre au dos du marchand. Seulement, fais bien attention que le poids soit juste, car si tu coupes plus ou moins de viande, tu seras puni ! »
Le moujik ne répondit rien et s’éloigna.


Extrait des Contes de Leon Tolstoï (1828 – 1910)  

lundi 5 octobre 2015

Conte de Sicile : les mangeurs de mots


La Sicile accueille en ce moment beaucoup de migrants. Avant d’être une terre d’accueil, la Sicile a longtemps été elle-même une terre de migrants qui partaient chercher fortune ailleurs dans l’espoir de survivre. Ce conte nous le rappelle.     

Cinq pêcheurs vivaient dans un petit village sur une île de la Méditerranée. Ils se connaissaient depuis l’enfance, étaient amis et travaillaient ensemble sur le même bateau. Cette année-là, le poisson était devenu rare et les cinq hommes ne ramenaient que des filets vides.

Pour déjeuner, ils devaient se contenter d’un morceau de pain accompagné de quelques olives, qu’ils mâchaient le plus longuement possible pour se donner l’illusion qu’ils faisaient un long repas.

Un jour, l’un des cinq pêcheurs raconta aux autres sa soirée de la veille : "Comme vous le savez tous, ma femme est une excellente cuisinière. Elle connaît mille recettes, toutes meilleures les unes que les autres. Hier au soir, elle en avait utilisé une dont elle a le secret pour préparer un poulet à la tomate. C’était si délicieux, que j’en ai repris 3 fois ! Il suffit que j’en parle, pour en avoir encore l’eau à la bouche !"

Les quatre autres se regardèrent sans comprendre. Comment leur ami parvenait-il à s’offrir du poulet, quand la pêche rapportait si peu ?!
Le lendemain, à l’heure du déjeuner, ce dernier déclara qu’il n’avait pas faim.
- Hier, dit-il, ma femme avait cuisiné un gros lapin en sauce accompagné de polenta. J’en ai tellement mangé que je ne peux plus rien avaler aujourd’hui !... Les autres pêcheurs s’interrogèrent encore.
Comment leur ami pouvait-il s’acheter du lapin, alors que les filets étaient constamment vides ?

Giuseppe, ainsi s’appelait-il, prit alors l’habitude de raconter chaque jour son dîner de la veille. Tous les meilleurs plats y sont passés. Au bout d’un mois, les quatre autres n’en pouvaient plus.
Ils en parlèrent à leurs épouses. Celles-ci eurent alors l’idée d’aller voir la femme de Giuseppe.

A leur retour, les maris furent immédiatement informés que chez Giuseppe le feu n’avait pas été allumé depuis un mois !
Alors, quand vint l’heure du déjeuner, le lendemain sur le bateau, les quatre hommes demandèrent à Giuseppe, pourquoi il leur racontait des histoires. 


Giuseppe eut si honte, que des larmes lui sont montées aux yeux.
- Si je vous ai menti, leur dit-il, c’est parce que je n’avais rien et que je rêvais de festins ! Je croyais presque à ce que je vous racontais et ainsi, j’étais moins malheureux !...
- Nous ne t’en voulons pas et nous te comprenons, car nous souffrons de ce même manque !

Pour finir, les cinq pêcheurs décidèrent que chacun à tour de rôle, ils raconteraient ce qu’ils n’avaient pas eu la chance de manger la veille.
C’est ce qu’ils firent en attendant que leurs filets fussent de nouveau lourds de bons poissons.
Et durant cette période difficile, ils trompèrent leur faim ... en se gavant de mots !



Source : http://lartdubonheur.over-blog.com/article-mangeurs-de-mots-conte-sicilien-84179886.html

vendredi 25 septembre 2015

La petite jarre à anses


Les indiens Lacandons vivent à la frontière du Mexique et du Guatemala, dans les forêts du Chiapas. Ils sont restés  très longtemps loin de tout contact avec les Espagnols et sont vus par certains comme des descendants des Mayas (ou tout du moins proche de leurs pratiques).

Quand ils savent que quelqu’un va mourir, les Wayantekob (dieux mineurs de la religion des Lacandons), prennent son âme et l’enferment dans une toute petite jarre.

L’âme continue à grandir durant tout ce temps et les Wayantekob la changent de jarre si besoin.
Quand le corps de l’homme commence à le faire souffrir, l’âme continue à grandir et passe de jarre en jarre.

Même si le malade est à l’agonie, il ne mourra que lorsque son âme aura atteint une taille suffisante.
Quand elle a grandi tout à fait, ils l’en sortent, et alors son corps meurt. Le corps trépasse et son âme qui se trouve dans la jarre rit en le voyant mourir. L’âme rit de voir son corps à l’agonie et ses parents en pleurs. Elle rit de voir mourir son corps, car elle est immortelle. Voyez-vous, c’est l’être véritable qui est sorti du corps mortel et demeure à jamais chez les Wayantekob.


Extrait de Didier Boremanse, Contes et mythologie des indiens Lacandons, L’Harmattan, 1986  

dimanche 20 septembre 2015

Conte iranien : Khosrow et Shirin


Cette histoire est celle d’un roi Sassanide, Khosrow II, appelé aussi Khosrow Parwis, et d’une princesse chrétienne prénommée Shirin.
Khosrow Parwiz, avait dès son jeune âge des qualités exceptionnelles. Courageux, beau, intelligent et puissant, il était particulièrement expert dans le tir à l’arc et la chasse au lion. C’est dans un rêve que son grand-père lui apprit qu’il allait bientôt rencontrer la femme de sa vie.
Un jour, son ami Shâpûr, lui parla d’une femme qui régnait dans la région de la mer Caspienne appelée Mahin Bânû et qui avait une fille, Shirin, "belle comme un ange", dont Khosrow tomba aussitôt amoureux. Lors d’un voyage de Shirin en Arménie, Shâpur lui montra le portrait de Khosrow elle tomba à son tour aussitôt amoureuse de lui. Shâpur lui donna une bague de la part de Khosrow et lui conseilla de chevaucher vers Tisfûn pour le rejoindre le plus vite possible.
Prétendant vouloir aller à la chasse, Shirin demanda à sa mère l’autorisation de prendre son cheval Shabdiz, qui courait à la vitesse du vent. Elle parvint à dépasser ses compagnons de chasse et poursuivit sa chevauchée vers Tisfûn pour retrouver Khosrow. Fatiguée par cette longue route, elle se reposa auprès d’un lac où elle se baigna. Avant de partir à son tour, Khosrow donna l’ordre aux gens du harem de partir à la recherche de Shirin et de bien l’accueillir si elle arrivait éventuellement au palais. Il quitta alors Tisfûn et chevaucha en direction du lac où Shirin était en train de se baigner. C’est là que les chevaux s’arrêtèrent et que Khosrow aperçut Shirin et son cheval derrière un buisson. Shirin, qui pensait que seul Khosrow pouvait faire naître chez elle de tels sentiments, en vient à douter à la vue de ce cavalier qui n’avait rien d’un prince, ignorant que Khosrow avait été contraint de fuir déguisé. Elle s’enfuit avec sa monture et Khosrow ne parvint pas à la rattraper. Il ne fut désormais qu’habité par un seul espoir : celui de la retrouver.
Khosrow poursuivit son voyage jusqu’en Arménie et Shirin jusqu’à Tisfûn où elle se présenta aux femmes du harem qui la reçurent selon les ordres.
Apprenant que Khosrow s’était enfui, Shirin devina que cet homme près du lac n’était autre que Khosrow. Ce dernier, à peine arrivé en Arménie, pleura auprès de Mahin Bânû la disparition de Shirin. C’est alors qu’il apprit la mort de son père. Khosrow revint en toute hâte à Tisfûn où il apprit le départ de Shirin pour l’Arménie.  
Durant la guerre de succession à son père, Khosrow dut s’enfuir de nouveau vers l’Arménie. C’est sur la route, dans un pavillon de chasse, que les deux amoureux se rencontrèrent de façon fortuite. La mère de Shirin lui ayant conseillé de ne pas se laisser aller à ses sentiments. Shirin repoussa avec adresse les élans amoureux de Khosrow qui déçu et fâché, prit la route d’Istanbul avec le cheval de Shirin. Il y épousa Maryam, fille de l’empereur de Byzance. C’est alors que Khosrow commença de nouveau à penser à Shirin
C’est ici qu’apparaît un nouveau personnage, Farhâd, tailleur de pierre réputé pour ses travaux extraordinaires. Khosrow fut vite mis au courant de l’amour de Farhâd pour Shirin et décida de se débarrasser de ce concurrent. Il obligea Farhâd à creuser une route dans la montagne de Bisetûn pour permettre le passage des caravanes de commerce. Shirin apportait de temps en temps à Farhâd, un bol de lait pour lui redonner des forces. Un jour, son cheval, épuisé par la charge de pierres précieuses qu’il transportait, mourut dans la montagne. Farhâd porta alors le cheval et la cavalière sur son dos jusqu’au château. Khosrow qui apprit cette nouvelle comprit qu’il était sur le point de perdre Shirin. Il envoya donc un messager qui annonça à Farhâd la mort de Shirin. Ne pouvant supporter cette perte, Farhâd se jeta aussitôt du haut de la montagne et mourut sur le coup. Par la suite, la femme de Khosrow décéda également et Khosrow épousa une jeune fille d’Ispahân, Shokr, réputée pour sa beauté et sa pureté. Néanmoins, Khosrow ne parvenait pas à oublier Shirin qui représentait pour lui l’esprit, alors que sa femme était pour lui matière. Il décida donc d’épouser Shirin. Le mariage fut somptueux mais leur bonheur ne fut que de courte durée car le fils de Khosrow et de Maryam tomba amoureux de Shirin lors des cérémonies nuptiales et assassina son père pendant son sommeil. Désemparée, Shirin se suicida sur la tombe de Khosrow auprès de laquelle elle fut inhumée.


Source : http://www.teheran.ir/spip.php?article306#gsc.tab=0

vendredi 11 septembre 2015

Conte russe: le tsar et la chemise


Un tsar, se trouvant malade, dit : "Je donnerai la moitié de mon royaume à celui qui me guérira !"

Alors, tous les sages se réunirent et se concertèrent pour guérir le tzar, mais ils ne trouvèrent aucun moyen.

Un d’entre eux, cependant, déclara qu’on pouvait guérir le tsar.

— Si l’on trouve sur terre un homme heureux, dit-il, qu’on lui enlève sa chemise et que le tsar la mette, il sera guéri.

Le tsar fit rechercher dans le monde un homme heureux. Les envoyés du tzar se répandirent par tout le royaume, mais ne découvrirent pas celui qu’ils cherchaient. Il ne se trouva pas un homme qui fût content.

L’un était riche, mais malade ; l’autre était bien portant, mais pauvre ; un troisième, riche et bien portant, se plaignait de sa femme ; celui-ci, de ses enfants ; tous désiraient quelque chose.

Un soir, le fils du tsar, passant devant une pauvre chaumière, entendit quelqu’un s’écrier :
— Grâce à Dieu, j’ai bien travaillé, j’ai bien mangé, je vais me coucher ; que me manque-t-il ?

Le fils du tsar fut rempli de joie ; il ordonne qu’on aille tout de suite enlever la chemise de cet homme, qu’on lui accorde en échange tout l’argent qu’il exigera, et qu’on envoie sa chemise au tsar.
Les envoyés se rendirent en hâte chez cet homme heureux et voulurent lui enlever sa chemise, mais l’homme était si pauvre qu’il n’avait pas de chemise.


Extrait des Contes de Leon Tolstoï (1828 – 1910)  

vendredi 4 septembre 2015

Conte de Syrie : le vieil homme et la mort


Un vieil homme vivant tout seul se lève au milieu de la nuit et allume sa chandelle afin d’aller boire un verre d’eau. Au moment où il pose son verre sur la table, il constate que la chandelle a disparu.
Un mince rayon de lumière filtre depuis la chambre, il le suit en revenant sur ses pas, et trouve dans son lit quelqu’un, la chandelle à la main. " Qui es-tu don ?" L’étranger répond : " La Mort ".  Le vieillard se renfrogne, ne dit mot puis répond : " Alors, tu es venue.  
- Oui, répond la Mort crânement.
- Non, répond fermement le vieillard, tu n’es que le rêve que je n’ai pas terminé."
Il souffle la bougie dans la main de l’étranger et tout sombre dans le noir. Le vieil homme remonte dans son lit, se rendort, et vit 20 ans de plus.


Source : Orhan Pamuk, Mon nom est Rouge, Folio.