mardi 15 mars 2022

Un tramway nommé « Amélioration permanente »



Imaginez la situation suivante : le conducteur d’un tramway lancé dans une course folle a le choix entre deux options. Soit, il le laisse poursuivre sa route et le tramway va inéluctablement percuter cinq personnes, soit il le dévie sur une voie secondaire où travaillent deux personnes… et les tuer et se tuer. 

 

En résumé, une personne peut effectuer un geste qui bénéficiera un groupe de personnes A, mais, ce faisant nuire à une personne B.  Est-il moral pour cette personne d’effectuer ce geste ? Autrement dit : en quoi consiste l'acte juste ? 

 

La très grande majorité d’entre nous ne sont pas des conducteurs de tramway, mais nous nous posons de telles questions. Face aux incertitudes de l’existence, nous avons appris qu’il suffit de surmonter nos émotions et que tout peut se régler par la raison. Pour la plupart d'entre nous, C'est ainsi qu'une décision se prend : en se fondant sur la rigueur d'une délibération préalable. 

 

Est-ce la réalité ? Nous imaginons que nous faisons nos choix d'une certaine façon, mais la réalité est autre. Si vous vous trouviez au volant de ce tramway ingouvernable qui s'apprête à écraser des êtres humains, votre réaction n'aurait rien à voir avec un calcul rationnel.  Dans ce type de situations, nos émotions et nos instincts prennent le dessus et influencent nos décisions les plus réfléchies, celles-là mêmes que nous estimons si rationnelles. 

 

Selon les sages, la réponse consiste à affûter notre instinct, à éduquer nos émotions et surtout à faire de la vie quotidienne un processus continu de culture de soi, afin de devenir capable, à terme, dans les moments décisifs comme dans les plus triviaux, de réagir de façon le plus juste possible en toute situation.  Dès lors, chaque rencontre et chaque expérience constituent autant d'occasions de fonder un monde meilleur autour de nous.

 

Nous sommes tous des leaders comme nous sommes tous des transmetteurs à notre échelle. Nos actes impactent notre entourage. Au-delà des décisions rationnelles et des gestes techniques, nos choix « réflexes » sont à travailler d’abord par une prise de conscience, puis une amélioration progressive au fil de l’eau. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait déjà Rabelais. 

 

Évident ? Dans mes actions de coaching autour de la transmission du savoir, je croise nombre de professionnels qui ne se sont jamais réellement interrogés sur le sens de leurs gestes et de leurs rapports à autrui. Cela ne veut pas dire qu’ils ne soient pas « justes », mais simplement qu’un modeste effort de prise de conscience peut les aider à les faire grandir et démultiplier leur influence positive autour d’eux. 

 

Et vous, vous interrogez-vous à la fin de la journée sur la « justesse » de vos décisions ? 

lundi 7 mars 2022

Etes-vous une chenille ou un papillon ?



Le temps est à l’urgence. Tout est urgence. En Occident, nous courrons contre le temps dans une agitation permanente qui nous donne le sentiment d’exister. Nous croyons être des papillons qui virevoltent d’un sujet à l’autre, mais en fait nous sommes plus souvent des chenilles qui se prennent pour des papillons.

 

Il m’est arrivé d’animer des groupes de Chinois et de Vietnamiens et j’ai toujours été étonné par leur capacité à dormir une heure après le repas avant de reprendre, frais et dispos, leurs activités aussi urgentes et diverses que les nôtres. 

 

Le philosophe chinois Zhuangzi (IVème siècle avant J.C) raconte que s’arrêtant pour dormir, il rêve qu’il s'est transformé en papillon.  Il ne sait plus s'il est un papillon qui rêve d'être un philosophe ou un philosophe qui s’imagine en papillon. 

 

Cette histoire peut nous sembler naïve, mais elle nous interroge. Lorsque le corps cesse pense, il lâche prise sur la réalité. Il s'envole et enfin respire.  Pour le philosophe, cette respiration et cette détente ne sont pas un complément utile de l'action, mais le fondement même de la sagesse et de la santé. Trop collée à la réalité, l'action perd sa souplesse et sa puissance. L’homme sage sait attendre, respire, dort et par là-même rêve. En quittant une situation où il risque de s’engluer, il cherche un recul pour trouver une autre issue en posant les yeux ailleurs. 

 

Si en Asie le temps de sommeil est un temps précieux dont il est bon de profiter dès que la situation le permet de le faire sans aucune culpabilité, c'est parce qu'il révèle la profonde sagesse de la faculté à rêver ou à s’absenter mentalement en plein jour. 

 

Les papillons que nous sommes ont besoin de cette « poche de rêve » fine et subtile qui les enveloppe et leur permet d’éclore.

Autrement, nous restons de rester chenille, au ras du sol, toujours épuisés, mais jamais transformés. 

 

N’ayez aucune culpabilité à « dormir », à rêver dès que la situation le permet. 

mardi 1 mars 2022

Ambition



Trois frères partent pêcher ; ils essuient une tempête, dérivent longtemps puis échouent sur la plage d'une île déserte. Une très belle ile avec des palmiers, des arbres fruitiers et au milieu, une très haute montagne.

 

Le soir, un homme leur apparaît à tous trois en rêve et leur dit : sur la plage, un peu plus loin, vous trouverez trois gros rochers tout ronds.  Vous les ferez rouler jusqu’où il vous plaira. Le lieu vous vous arrêterez, ce sera là où vous devrez vivre. Plus vous monterez haut, plus votre vision du monde sera large. Vous êtes libre d'aller jusqu’où vous voulez. 

 

Comme l’homme leur avait dit, les trois frères trouvent les rochers et commencent à les déplacer. Ils sont gros et lourds, donc très difficile à faire bouger, d'autant qu'il leur faut monter la côte avec. 

 

Le plus jeune abandonne le premier. « Je suis bien ici déclare-t-il à ses frères. Je ne suis pas loin de la plage, je peux pêcher, c’est suffisant pour vivre.  Ce n'est pas grave si je ne vois pas grand-chose du monde ». 

 

Les deux autres continuent. À mi- pente, le deuxième s'arrête. « Bon, dit-il à l'aîné, moi je suis bien ici. Il y a des fruits en abondance. C'est suffisant pour vivre. Cela n'est pas grave si je ne vois pas plus du monde ». 

 

L’aîné poursuit l'ascension. Le chemin devient de plus en plus étroit, escarpé.  Mais il n'abandonne pas. Il est persévérant et il veut voir la plus grande part du monde possible.  Il continue donc de pousser son rocher, de toutes ses forces et parvient au sommet virgule après plusieurs mois, presque sans n’avoir mangé ni bu. Arrivé à ce point extrême, plus haut que tout homme n'a pu le faire, il s'arrête et observe le monde. Voilà où il allait vivre. Pas d'herbe, pas d'oiseau, de l'eau oui mais uniquement sous forme de givre mais il ne le regrette pas car il a pu voir le monde dans son entier. 

 

Et c'est ainsi qu'encore aujourd'hui au sommet de cette île, il y a un gros rocher rond. 

 

Fin de l'histoire. Y-a-t-il une morale à cette histoire ? J’en vois deux :  la première est que chaque homme est différent des autres, même de ses frères. La seconde est que si l'on veut vraiment connaître quelque chose, on doit en payer le prix. 

 

Conte d’Haruki Murakami

mercredi 23 février 2022

Le bocal de sable



Hier soir, pendant ma promenade, une corde est tombée du ciel. J'ai attendu pour voir si quelqu'un allait descendre. Comme personne ne se montrait, j'ai tiré sur la corde pour vérifier sa solidité. J'ai pensé que quelqu'un voulait que je monte. 

 

La seule chose que je peux imaginer là-haut, c'est le paradis. Je me suis dit que cette corde ne pouvait pas être entièrement mauvaise. J'ai posé ma canne, j'ai craché dans mes mains et après avoir assuré ma prise, j'ai commencé à grimper. J'étais là, moi, vieux bonhomme insignifiant en train de grimper vers le ciel. Les étoiles sont devenues si proches qu'on aurait pu les prendre pour les lumières de la ville, tandis que la ville était si lointaine que ses lumières ressemblaient aux étoiles. 

 

Quand je suis arrivé en haut de la côte, j'ai vu qu'elle avait été jetée par une fenêtre ouverte, suspendue dans le ciel. Une lumière éclatante brillait à cette fenêtre. Comme j'avais envie de voir d'où elle venait, j'ai franchi le rebord de la fenêtre et je suis retombé sur la plage du Temps. 

 

La plage du Temps, c'est l'endroit où sont gardés les bocaux de vie. Chaque bocal est rempli du sable qui mesure notre temps sur terre.  J'ai cherché parmi tous ces bocaux et j'ai fini par trouver le tien. Regarde. Il est rempli de sable jusqu'en haut. Si on en mettait encore un peu plus, ça déborderait.  Dieu t'a donné plus de jours de vie qu’à la plupart.  Je suis bien placé pour le savoir. J'ai vu tous les bocaux. J'ai bien vu que certains étaient remplis d’une cuillérée de sable, d'autres ne contenait qu'un seul grain. Dieu a projeté de grandes choses pour toi. 

 

Tiffany McDaniel, Betty, Gallmeister 2020

mardi 15 février 2022

Je garderai ma sensibilité d'enfant



Takeshi Kitano est un réalisateur japonais. Dans un de ses livres, il se rappelle son enfance dans la Japon d’après-guerre. 


J’ai le sentiment que, de mon temps, les gamins se consacraient à une chose à la fois.  Quand on jouait à un jeu, on jouait à ce jeu.  Chaque plaisir laissait une impression forte.  On me demande souvent de citer les sports et les jeux que j'ai pratiqué dans mon enfance. J’en compte à peine une dizaine. Tous sont clairement imprimés dans ma mémoire.  On passait tellement de temps avec un même objet ! 

 

Les enfants d'aujourd'hui, ils ont tout. On vit dans une époque où on ne sait plus trop quelles sont nos envies. Disons qu'on finit par les trouver en s'inspirant de son entourage, ou bien inconsciemment, on fait ce que l'entourage croit bon. 

 

C'est étrange.  La sensibilité se forge dans l'enfance en fonction des conditions d'existence, puis elle reste immuable tout au long de la vie. Les pauvres ont leur sensibilité et les riches la leur. On a beau devenir riche une fois adulte, quand on a été pauvre dans l'enfance, on garde toujours sa sensibilité première. 

 

Intérieurement on ne pourra pas changer. Donc moi qui étais pauvre, je ne supporte pas le côté effrayant des nantis. Je ne le supporterai jamais point car un gosse de riche, dès l'enfance ça ne se préoccupe pas des miséreux. C'est son d'éducation qui veut ça. « Toi tu es un enfant de riche honorable, donc tu ne dois pas faire ceci ou cela ! » voilà ce que répètent les parents jour après jour. 

 

Et nous, dans nos cœurs d'enfants, on se disait « eux ils ne sont pas comme nous ». Un type né dans une famille riche ne s embarrassera pas de scrupules vis-à-vis des autres à un moment crucial. Par exemple, quand on était en pleine partie, il disait brusquement « salut je rentre chez moi ».  Pour eux les liens d'amitié avec des gens comme nous ce n'est pas difficile à rompre.  Dès que les choses ne leur sont plus favorables, crac, ils partent, alors qu'entre pauvres on ne se serait jamais arrêté de jouer. 

 

Je voudrais préserver indéfiniment ma sensibilité d'enfant. Aussi mature, aussi riche que je devienne je veux rester intègre fidèle à moi-même, à ma vérité.

 

Takeshi Kitano La vie en gris et rose, Pasquier 2018

mardi 8 février 2022

Le péché en héritage



C'est un homme, un voleur qui devient un meurtrier un jour quand la femme qu'il essaie de voler refuse de lui donner son sac à main. Il n'avait pris son couteau que pour lui faire peur, mais dans la bagarre, il le plante accidentellement dans le ventre de la femme. Juste avant de s'effondrer, elle l’attire contre elle et l'embrasse dans le cou, y laissant l’empreinte de son rouge à lèvres. 

 

N’accordant aucune importance au geste d'une femme mourante, le voleur lui prend son sac à main et enjambe son cadavre. Tandis qu'il compte l'argent que contient le sac, il commence à sentir une étrange chaleur lancinante dans son cou. Il regarde dans un miroir et voit la marque des lèvres rouges de la femme. Il essaie de laver la trace, mais elle ne part pas. 

 

En désespoir de cause, l'homme prend de l'eau de javel et une brosse métallique. Il frotte jusqu'à s'arracher la peau. Il panse sa blessure et dépense l'argent de la femme. Mais une fois que la place est cicatrisée, la croûte tombe et les lèvres de la femme sont là, aussi nettement visibles qu’au moment où elle l'a embrassé. 

 

L'homme devient fou, il achète toutes sortes de savons. Rien n'y fait, les lèvres résistent, comme un tatouage. Chaque fois qu'il les voit, elle lui rappelle la femme. il ne peut plus le supporter point il se met à porter des pulls à cols montant en permanence, mais s'il parvient à cacher les lèvres, il les sent comme une brûlure dans sa chair. 

 

Puis l’enfant que sa femme attendait vient au monde. Un garçon, en parfaite santé. Mais là, dans le cou du bébé, il y a la tâche de rouge à lèvres, la même que celle de son père.  Le fils est héritier du péché de son père. Savoir qu'il a transmis son péché à son fils lui est intolérable. Il confesse ses crimes puis se tranche le cou juste entre les lèvres rouges. Il se vide de son sang avant l'arrivée des secours. 

 

Au courant des crimes commis par son père, le fils grandit avec les lèvres dans le cou. Puis un jour il voit une femme se faire agresser. Le voleur sort un couteau pour la menacer. Au moment où il va lui perforer le ventre, le fils se précipite et se fait poignarder à la place de la femme. Le voleur s'enfuit tandis que le fils s'écroule par terre. La femme qu'il vient de sauver s'agenouille près de lui. « Vous voyez les lèvres dans mon cou ?» lui demande-t-il. « Quelles lèvres ? répond-elle. il n'y a rien ». Elle remercie de lui avoir sauvé la vie, puis il meurt, débarrassé du fardeau du péché reçu en héritage.

 

Tiffany McDaniel, Betty, Gallmeister 2020

jeudi 3 février 2022

Légende indienne : les trois soeurs



Dans différentes tribus indiennes, les trois sœurs représentent les trois cultures les plus importantes. Le maïs, les haricots et les courges. Des cultures poussent ensemble comme des sœurs. 

 

L’ainée est le maïs. Elle est la plus grande et c'est à elle que s'accroche les tiges de ses sœurs plus jeunes. 


La seconde, c'est le haricot. Elle apporte azote et nourriture au sol, ce qui permet à ses sœurs de devenir fortes et résistantes. La plus jeune, c'est la courge. Elle est la protectrice de ses sœurs. Elle étend ses larges feuilles pour faire de l'ombre à la terre et empêche les mauvaises herbes de s'installer. 


Ce sont les tiges des courges qui unissent les trois sœurs par le lien le plus fort qui soit.