Au début du XVIIIème Siècle, Montesquieu imagine la découverte de la France par
deux Persans, Usbeck et Rica.
Ici, Rica parle du roi de France
Le roi de France est le plus puissant prince de
l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin ; mais
il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses
sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de
grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre ; et,
par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses
places munies, et ses flottes équipées.
D'ailleurs ce roi est un grand magicien : il
exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets ; il les fait penser comme il
veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor et qu'il en ait besoin de
deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le croient.
S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a
qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier est de l'argent, et ils
en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu'à leur faire croire qu'il les
guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la
puissance qu'il a sur les esprits.
Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'étonner
: il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son
esprit qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape
: tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un, que le pain qu'on mange
n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres
choses de cette espèce.
source : Les Lettres Persanes, Montesquieu (1689-1755)
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