vendredi 18 juillet 2014

Conte tchèque : Katia, le diable et... le berger.


Il était une fois dans un village une jeune fille appelée Katia. Elle vivait dans une chaumière, possédait un petit jardin et quelques pièces d’or. Mais si elle était tout cousue d’or, même le valet le plus pauvre ne l’épouserait pas, tant elle était forte en gueule. Cependant elle aurait bien aimé que les garçons du village lui parlent de temps en temps et l’invitent à danser le dimanche ; or ils ne le faisaient pas.
Un dimanche, Katia était assise à l’auberge comme d’habitude et regardait, pleine d’envie, qui dansait, et avec qui ; dans sa colère elle pensa : « Dieu m’est témoin, qu’aujourd’hui je danserais même avec le diable ! »
La porte s’ouvrit et un étranger en tenue de chasse pénétra dans la salle. Il s’assit non loin de Katia et se fit servir à boire. Lorsque l’aubergiste lui apporta une bière, le seigneur prit le verre et le tendit à Katia.
Elle se sentait très honorée mais fit cependant quelques manières avant d’accepter le verre.  Elle but, puis reposa le verre sur la table ; le seigneur sortit alors un ducat de sa poche, le jeta aux musiciens et leur dit : «  Allez, jeunes gens, jouez pour moi »  et il entraîna Katia dans la danse.
« qui peut-il être ? » se demandaient les vieux en hochant la tête. Les jeunes garçons souriaient d’un air méprisant et les jeunes filles se cachaient le visage dans leur tablier afin que Katia ne vit pas qu’elles se moquaient d’elle. Mais Katia ne voyait rien, elle était heureuse, elle dansait et le monde entier pouvait bien se moquer d’elle.
L’étranger dansa avec Katia tout l’après-midi et toute la soirée ; il lui acheta des bonbons et des gâteaux. Quand ce fut l’heure de rentrer à la maison, il la raccompagna jusque chez elle ; et lorsqu’il lui dit adieu, elle s’écria : « Ah ! si je pouvais danser avec vous, comme aujourd’hui, jusqu’à ma mort ! Que je serais heureuse !
-    C’est facile, tu n’as qu’à venir avec moi.
-    Mais où habitez-vous ?
-    Mets tes bas autour de mon cou et je te le dirai. »
Katia prit le chasseur par le cou et celui-ci se transforma aussitôt en diable. Il s’envola avec elle jusqu’en enfer.

Arrivé à la porte de l’enfer, le diable frappa et ses camarades le firent entrer. Lorsqu’ils virent la lourde charge qu’il portait, ils voulurent détacher la jeune fille de son cou mais elle se tenait si bien autour du cou du diable, qu’aucune force terrestre n’aurait pu l’en détacher ; le diable dut donc se présenter au Roi de l’Enfer avec Katia accrochée à son cou.
-  Qui amènes-tu là ? demanda le Roi de l’Enfer.
Le diable raconta comment Katia, sur la terre, lui avait demandée de toujours danser avec elle et comment il l’avait directement amenée en enfer, et maintenant elle ne voulait plus me lâcher et il ne savait pas comment s’en débarrasser.
-  Tu n’es qu’un idiot, et tu as mal suivi mes conseils, répondit le Roi, avant de t’engager envers quelqu’un tu dois savoir qui il est. Katia est certes bavarde mais sinon, c’est une honnête fille et l’Enfer n’est pas fait pour elle. Sors d’ici et vois toi-même comment tu pourras te défaire de ton fardeau.
Le diable retourna donc sur la terre avec Katia.
Il lui promit monts et merveilles, il se fâcha, jura, mais en vain, Katia ne le lâchait pas. Malheureux et triste, il arriva un jour avec son fardeau dans une prairie où un jeune berger, habillé d’une vieille peau, gardait ses moutons. Le diable prit une forme humaine si bien que le berger ne le reconnut pas.
- Qui trainez-vous à votre cou ? demanda le berger
-  Je me promenais tranquillement lorsque cette Katia, que je ne connais point, m’a sauté au cou et maintenant, elle ne veut plus me lâcher.
-  Bon, je vais vous aider, répondit le berger, mais pendant ce temps, vous devrez garder mes moutons.
-   Bien volontiers, répondit le diable.
Le berger s’adressa alors à Katia : « Viens, Katia, accroche-toi à mon cou ».
Lorsqu’elle entendit cela, elle se détacha du diable et s’accrocha au cou du berger. Le berger porta Katia jusqu’à un étang proche, dégagea son bras gauche puis son bras droit, défit un bouton puis un autre et Katia partit sur l’eau avec la peau de mouton.
En un clin d’œil le berger était déjà de retour.
-  Je te remercie, berger, dit le diable très content, tu m’as rendu un grand service ; sans ton aide, j’aurais été obligé de porter cette Katia jusqu’à la fin des temps. Un jour, je te récompenserai et ferai de toi un homme riche. Mais sache à qui tu as rendu service, apprends que je suis le diable.
Et sur ces mots, il disparut.
Le berger secoua la tête et se dit : « si tous les diables sont aussi bêtes que lui, alors nous n’avons rien à craindre ! »

Le pays où habitait le berger appartenait à un jeune prince. Celui-ci était riche et menait une vie fort dissipée. Chaque  nuit, de l’extérieur du château, on pouvait entendre les cris joyeux des buveurs. Le pays était administré par deux intendants qui ne valaient pas mieux que leur maître ; ce que leur maître ne dépensait pas, les deux intendants le gardaient pour eux, et le pauvre peuple ne savait plus comment payer les plaisirs de leurs maîtres.

Un jour le prince, qui se demandait comment il allait occuper sa journée, fit appeler un homme qui savait lire dans les étoiles et lui ordonna de lui prédire son destin et celui de ses deux intendants ; l’astrologue obéit et chercha longtemps comment chacun des seigneurs trouverait la mort. Lorsqu’il eut tout appris des étoiles, il se rendit chez le prince.
-  Pardonnez-moi, Seigneur, dit alors l’astrologue, mais je n’ose point parler car vous êtes menacés par un très grand danger.
-  Dis sans peur ce que tu sais, tu ne crains rien maintenant. Mais si ce que tu nous prédis ne se réalise point, je te ferais couper la tête.
-  J’exécuterai volontiers ton ordre, puisqu’il est juste, répondit l’astrologue. Voici donc votre destin à tous trois : avant la fin de ce mois, le diable viendra chercher tes intendants et avant la fin du mois prochain, le diable viendra te chercher et te mènera en enfer.
Le prince se mit tant en colère qu’il fit jeter l’astrologue en prison mais lui et ses intendants avaient perdu leur joie de vivre. Pour la première fois, ils se mirent à réfléchir et à avoir des remords. A moitié morts de peur, les deux intendants retournèrent dans leur château. Le prince commença à mener une vie toute différente. Il menait une vie calme et simple et administrait lui-même son pays ; il espérait ainsi pouvoir échapper à un si funeste destin.

A cette époque, le diable rendit visite au berger et lui dit :
-  Je suis venu pour te récompenser du service que tu m’as rendu en me débarrassant de Katia. Avant la fin du mois, je dois emporter en enfer les deux intendants du pays parce qu’ils ont volé les pauvres et mal conseillé le prince. Mais comme ils ont le désir de devenir meilleurs, je les laisserai sur la terre pour le moment. Au jour et à l’heure dite, tu te rendras au premier château. Lorsque je viendrais chercher l’intendant, tu t’avanceras vers moi et me diras : « Diable, disparais, sinon il t’arrivera malheur. » je t’obéirai et laisserai l’intendant. Tu te feras donner en récompense deux sacs remplis de pièces d’or. Tu feras la même chose chez le deuxième intendant. Mais lorsqu’à la fin du mois prochain, je viendrais cherche le prince, je te défends d’intervenir auprès de moi. Sinon prends garde à ta vie.
Sur ces mots, il disparut.
Le berger retint chacune des paroles du diable et lorsque le jour fut venu, il se dirigea vers le château du premier intendant. Il arriva à l’heure dite ; une foule de gens qui voulaient voir le diable emporter l’intendant s’étaient rassemblés dans la cour du château. Soudain, ils entendirent un cri perçant, une porte s’ouvrit et le diable sortit en tirant le pâle intendant derrière lui. Mais le berger s’avança vers le diable et lui dit : « Diable, disparais, sinon il t’arrivera malheur. »
Et le diable disparut. L’intendant, transporté de joie, donna au berger deux sacs remplis de pièces d’or. Celui-ci fort heureux de son sort, se dirigea alors vers le second château et tout se passa comme précédemment.
Lorsque le prince apprit que le berger avait sauvé les deux intendants, il le fit aussitôt amener dans son carrosse d’or et le pria de le délivrer lui aussi du diable.
- Mon prince, répondit le berger, je ne  peux pas vous le promettre car vous êtes un grand pêcheur. Mais si vous désirez vraiment être raisonnable, juste, bon et sage envers votre peuple, ainsi que doit être un prince, j’essaierai, même si je dois aller en enfer à votre place.
Le prince promit de devenir meilleur et le berger s’en alla pour imaginer une ruse.
Lorsque le jour où le diable devait venir chercher le prince arriva, la cour du château était remplie de monde. Soudain, une porte s’ouvrit et le diable sortit en tirant derrière lui le prince, livide.
Alors le berger se fraya un chemin à travers la foule et se dirigea vers le diable.
-  As-tu donc oublié ce que je t’avais dit ? lui murmura le diable en colère.
- Mais voyons, imbécile, il ne s’agit pas du prince mais de toi ! répondit le berger à voix basse. Katia est ici et veut s’accrocher à ton cou !
Lorsque le diable entendit ces mots, il lâcha le prince et s’enfuit le plus vite qu’il put.
Le prince fut si heureux qu’il prit le berger comme premier conseiller; ce fut une bonne chose car le berger était intelligent et juste. Peu de temps après, le pays tout entier devint prospère et satisfait de son seigneur.


Conte d’Oldrich Sirovatka, trouvé sur le site : http://les-arabesques-de-triste-fee.e-monsite.com/

vendredi 11 juillet 2014

Conte africain: Edshu, le dieu filou


Une anecdote du pays des Yorubas (Afrique de l'Ouest).

Un jour, Edshu, un dieu un peu filou, cheminait à pied le long d'un chemin entre deux champs. Dans chacun d’eux, un agriculteur était au travail.  Il décida aussitôt de leur jouer un tour. 

Il se coiffa d’un chapeau qui était d'un côté rouge et de l’autre blanc, vert par-devant et noir par-derrière (couleurs des quatre directions du monde : Edshu était une personnification du centre du monde), de sorte que lorsque les deux agriculteurs étaient rentrés chez eux dans leur village et que l'un d'eux avait dit à l'autre: «As-tu vu passer ce vieux bonhomme au chapeau blanc? », l’autre lui répondit « J’en ai vu un, mais son chapeau était rouge ! »

Le premier lui rétorqua : «Pas du tout, il était blanc ! »  «Non, il était rouge » insista son ami, « je l'ai vu de mes propres yeux. " «Eh bien, tu dois être aveugle,» déclara le premier, « et toi,  tu devais être saoul ! » répondit l'autre. La dispute dégénéra et ils en vinrent aux coups. Quand ils sortirent leurs couteaux,  des voisins les traînèrent devant le chef du village pour qu’il les départage.
 

Edshu se mêla à la foule lors du procès, et quand le chef se déclara dans l’incapacité de trancher, le vieux filou se révéla, fit connaître sa farce, et montra le chapeau. « Ces deux-là ne pouvaient que se  quereller », dit-il. «C’est ce que je voulais. Créer des conflits est ma plus grande joie.»

vendredi 4 juillet 2014

Conte tchèque : Chance ou Raison ?


Chance et Raison se croisèrent un jour sur un pont étroit et aucune ne voulut céder le passage à l’autre.  Après s’être disputée, elles décidèrent de savoir qui était plus importante que l’autre. Après tirage au sort, ce fut la Raison qui serait la première à s’immiscer dans la vie d’un homme.
Le premier homme qui passa était un paysan sur sa carriole. Lorsque la Raison pénétra son esprit, il oublia ses rêveries et le chant des oiseaux et réfléchit à sa condition. Il estima qu’il était triste de trimer depuis des générations et de rester aussi démuni. Il décida alors de quitter son logis et de partir tenter sa chance en ville, où se trouvaient les riches.
Il se rendit au Palais Royal et en observa avec attention le fonctionnement. Ce qui le frappa le plus, ce fut le jardin d’agrément du Roi. Il devint jardinier et, malgré la jalousie du chef jardinier, contribua à l’embellir en créant notamment une belle roseraie où le Roi et ses proches aimaient se reposer.
Le Roi y venait notamment en compagnie de sa fille. Celle-ci en devenant femme perdit l’usage de la parole. Le Roi, terrorisé par l’état de sa fille en vint à promettre sa main à qui lui rendrait la parole.     
 Le petit paysan décida de tenter sa chance un jour où la famille royale se reposait dans le jardin. Il s’adressa au chien de la princesse en ces termes : « Aide-moi à résoudre cette énigme.  Au cours d’un de mes voyages, en compagnie de deux compères, nous nous arrêtons  pour dormir dans une forêt. Nous décidons de faire le guet à tour de rôle pour nous prémunir des bêtes sauvages. Le premier guetteur, un sculpteur, pour passer le temps, sculpte une magnifique jeune femme dans un tronc. Plus tard dans la nuit, le second guetteur, un tailleur, lui confectionne des vêtements. Lorsqu’arrive mon tour de guet, je lui décris la nature qui s’éveille, les odeurs et… je la vois s’animer. Une querelle éclate alors avec mes compagnons sur qui peut prétendre à être son fiancé. »
Si le chien ne répondit rien, la princesse se leva brusquement et dit : « c’est toi l’heureux élu, puisque tu as réussi à lui donner vie. »
Le paysan tendit alors la main à la princesse en lui demandant si, elle aussi, était inspirée par ses paroles. La princesse acquiesça d’un regard sans équivoque.
Le petit paysan se tourna alors vers le Roi, mais celui-ci avant qu’il n’ait pu placer un mot, se leva avec colère et lui dit : « je te récompenserai pour ce que tu as fait, mais tu disparaîtras ensuite de notre vue. » Le petit paysan essaya de rappeler sa promesse au Roi, mais il n’obtint comme retour d’être arrêté pour insolence et condamné à l’échafaud.
Chance et Raison, témoins de cette situation, réagirent. Chance souligna que la raison pure n’avait pas suffi. Raison lui céda sa place.
Quand le bourreau leva son épée, celle-ci se brisa et assomma ce dernier. Comme il est d’usage, le condamné fut gracié sur le champ, juste à temps pour voir arriver le Roi, revenu sur sa décision… après réflexion.

Depuis cette histoire, on raconte qu’à nos croisées des chemins, la Chance veille. A côté d’elle, la Raison murmure : « Si la chance est avec toi, pourquoi te hâter ? Et si elle n’y  est pas, pourquoi te hâter : réfléchis ! »       

Rédigé à partir des "Contes des sages slaves" (Seuil, 2014)     

vendredi 27 juin 2014

La boite à Soleil

Cette semaine, hommage à Albertine Deletaille et son conte : ‘La boite à soleil”

Que nous évoque ce conte ? Nous passons beaucoup de temps à attendre le Bonheur (avec un grand « b ») au lieu de regarder les nombreux petits moments de bonheur que nous rencontrons au quotidien.


Que nous dit la boite à soleil ? Soyez attentif à tout moment à vos sensations !    


dimanche 22 juin 2014

Conte du Yemen : l'os du malheur


Au Yemen, il était d'usage, lors des banquets, des déjeuners ou des dîners de fête, que le convive qui recevait l'omoplate de la bête égorgée regarde à l'intérieur de l'os ; il y voyait à distance ceux qu'il désirait voir, ou comprenait à sa façon ce qu'il se passait chez lui. Un troubadour passa un jour dans un village où était offert un banquet. Le soir venu, il se joignit aux convives et, l'omoplate lui ayant échu, il regarda à l'intérieur, selon la coutume. Il désira voir sa maison et ce qu'il s'y passait, et savoir comment se portait sa femme qu'il avait laissée seule. Il l'aperçut endormie sur le lit avec un inconnu, dans sa propre maison !

Aveuglé par la colère, il retourna précipitamment chez lui pour venger son honneur bafoué. Il entra chez lui et, sans dire un mot,  frappa à plusieurs reprises l'individu qui dormait dans le lit à côté d'elle, sans savoir de qui il s'agissait. Réveillée par le bruit et voyant ce qu'il s'était passé, sa femme lui cria à la figure : « Mon homme, tu viens de causer notre perte ! C'est Jâbir, le fils unique du cheikh (âgé de huit ans) que tu as tué ! Qu'allons-nous dire au cheikh ? » 

Les avis de la tribu étaient partagés sur ce que devait faire le cheikh : le troubadour  appartenait à une des catégories sociales les moins importantes et les moins respectables de la société, et il ne pouvait être considéré comme un individu ordinaire. Quelle punition fallait-il infliger au coupable ?  Essayant de soulager la mère et d'apaiser sa colère, quelqu'un suggéra : il faut tuer le troubadour ! Vie pour vie ! Comment cela se pourrait-il ? Le contredit un autre. Peut-on tuer un troubadour, qu'il s'agisse ou non de vengeance ? Si le cheikh l'acceptait, cela signifierait la honte, non seulement pour lui, mais pour la tribu tout entière !

Tout le monde se taisait, les yeux baissés, ne sachant ce qu'ils devaient faire. Assis non loin de là, le troubadour et sa femme écoutaient la discussion, acceptant d'avance le sort qu'on leur imposerait, quel qu'il soit. Enfin, le cheikh prit la parole : la présence du troubadour dans notre contrée, après ce qu'il a fait, nous rappellera constamment l'assassinat de Jâbir. Que le troubadour soit banni de ces terres, à condition qu'il ne revienne jamais, tel est mon avis.

Le troubadour fit ses bagages et quitta avec sa femme le pays où il était né. Il s'arrêta sur les hauteurs d'un village éloigné et s'y installa, gardant sans que la nostalgie de son pays natal.
Les mois passèrent ; une année, puis deux, s'étaient écoulées depuis l'accident. Pour le troubadour,  la nostalgie de son pays natal ne s'apaisait pas. La femme du cheikh, qui ne se consolait pas de la perte de son fils ni n'oubliait la façon dont il avait été tué, pleurait chaque jour davantage. Ceux qui s'étaient montrés dès le début partisans de la mort du troubadour revinrent à la charge, conseillant le cheikh avec insistance : " Ta femme ne trouvera pas la tranquillité tant qu'elle ne verra pas le troubadour mort et son sang répandu sur le sol. Nous devons le chercher, où qu'il se trouve, et le tuer ! " Le cheikh fut finalement obligé de se ranger à leur avis.

Il prit alors avec lui quelques hommes, partit avec eux à la recherche. Ils parvinrent au village où l'homme résidait mais s'abstinrent de lui révéler leur présence. Le soir venu, le cheikh et ses hommes le trouvèrent assis à l'entrée de sa hutte, veillant en compagnie de sa femme. Le troubadour entama alors un chant dans lequel il souhaitait à son village une pluie abondante et il appelait la bénédiction sur le cheikh qui l'avait épargné et lui avait pardonné, quand il avait tué son fils.  
Le cheikh, entendant le chant du troubadour et son invocation en sa faveur, se tourna vers ses compagnons : Il prie pour moi à distance, dit-il, et appelle la pluie sur ma terre, alors que je suis venu le tuer ! Cela ne saurait être. Et ta femme ? répliquèrent ses compagnons. Que dira-t-elle ? Nous devons le tuer pour qu'elle se console du meurtre de Jâbir.

Le cheikh se tut et, sans répondre, retourna avec ses compagnons à l'endroit où ils logeaient, attendant le matin pour prendre une décision sur le sort du troubadour.  
Le lendemain matin, on envoya quelqu'un signifier au troubadour que le cheikh allait venir le voir. Les hommes sont les bienvenus, dit-il, même s'ils me veulent du mal !

Il avait bien compris que le cheikh, convaincu par les autres, venait pour le tuer. Il alla néanmoins vers lui comme son honneur et sa dignité le lui dictaient, et se prépara à le recevoir comme un invité. Lorsque le cheikh entendit les paroles de bienvenue qu'il lui avait adressées, à lui et à ses hommes, il reconnut son sens de l'honneur et s'exclama : Comment pourrais-je le tuer, quand il me souhaite la bienvenue de la sorte, et quand il appelle sur moi la bénédiction du ciel alors qu'il se trouve au bout du monde ? Pardieu, le troubadour n'a pas moins d'honneur que moi !


Les compagnons du cheikh ne purent alors s'opposer à sa volonté et le cheikh raccompagna le troubadour au village pour qu'il y vive avec eux.

Adapté d'un conte trouvé sur http://cy.revues.org/74

samedi 14 juin 2014

Les baguettes chinoises


Quand un paysan chinois pauvre est affligé de six filles (des « baguettes », bien fragiles et qui ne sont que peu d’usage à leur famille), il regrettera toute sa vie de n’avoir pas engendré une « poutre », un garçon qui, lui, peut soutenir le toit familial La romancière chinoise Xinran montre dans ce livre plein d’humour que l’évolution très rapide de la Chine peut bouleverser les conceptions traditionnelles.

Une histoire parmi tant d’autres : il était une fois un petit garçon qui avait un devoir à faire pour son école primaire. il devait rédiger une phrase avec les mots Nation, Parti, Société et Peuple. Comme il ne saisissait pas bien le sens des mots, il interrogea son père lors du dîner. 

Celui-ci, après avoir longuement réfléchi, lui   répondit : «Image que ces mots s’appliquent à notre famille : ta grand-mère est la Nation : sans elle nous ne serions pas là ; papa est le Parti : c’est lui qui fait la loi. Maman est la Société. Elle s’occupe de tout, mais quand elle se met en colère, plus rien ne tourne rond. Toi, tu es le peuple : tu dois obéir au Parti, aider la Société et faire honneur à la Nation.    

Le petit garçon retourna dans sa chambre, mais quand plus tard, il voulut mettre sur le papier ce que lui avait dit son père, il ne se rappela plus très bien l’ordre des mots. Il alla voir sa grand-mère, mais elle dormait déjà. Il poussa la porte de la chambre de ses parents, mais il se fit morigéner par son père en plein ébats avec sa mère. 

Trop petit pour comprendre il retourna en pleurant dans sa chambre et finit son devoir tant bien que mal.
Le lendemain soir, son instituteur appela son père pour savoir s’il avait fait son devoir seul. Le père s’inquiéta d’être taxé de contre-révolutionnaire, mais l’instituteur le rassura et le félicita pour la qualité du travail de son fils.

Le père demanda à son fils de lui montrer son cahier d’exercices et lut ceci : « Quand la Nation dort et que le Parti joue avec la Société, le Peuple pleure ».         

vendredi 6 juin 2014

Un conte d'Andersen : l'escargot et le rosier




Le jardin était entouré d'une haie de noisetiers et au-dehors s'étendaient des champs et des prés. Au milieu du jardin fleurissait un rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans l'escargot ? Eh bien, lui-même. 
- Attendez un peu que mon temps arrive ! disait-il. Je ferai des choses bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du lait comme des vaches et des moutons. 
- A vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier. Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous ? 
- Je prends mon temps, répondit l'escargot. Vous êtes toujours si pressé. Attendre est plus excitant. 
Un an plus tard, l'escargot était presque au même endroit sous le rosier et se réchauffait au soleil. Le rosier eut beaucoup de boutons cette année-là, qui devinrent des fleurs toujours fraîches et toujours nouvelles. L'escargot s'avança. 
- Tout est exactement comme l'année dernière. Aucun progrès nulle part. Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin. 
L'été passa, l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et il en eut j'usqu'à la première neige. Le temps devient froid et pluvieux. Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une nouvelle année commença et réapparurent et les petites roses et l'escargot. 
- Vous êtes déjà vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bientôt penser à dépérir. Vous avez déjà donné au monde tout ce que vous pouviez. Que cela ait servi à quelque chose est une autre question, je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. Mais il est évident que vous n'avez rien fait du tout pour votre épanouissement personnel sans quoi vous auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bientôt et vous ne serez plus que branches nues. 
- Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais réfléchi. 
- Evidemment, vous ne vous livrez jamais à la réflexion. N'avez-vous jamais essayé de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment seulement cela se produit ? Pourquoi cela se passe ainsi et pas autrement ? 
- Non, répondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'était ma vie, je ne pouvais pas faire autrement. 
- Vous avez mené une vie bien facile, dit l'escargot. 
- En effet, tout m'a été donné, acquiesça le rosier, mais vous avez reçu encore bien davantage ! Vous êtes de ces natures qui réfléchissent et méditent et vous avez un grand talent qui, un jour, étonnera le monde. 
- Ce n'est absolument pas dans mes intentions, répondit l'escargot. Le monde ne m'intéresse pas. En quoi me concerne-t-il ? Je me suffis amplement. 
- Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de nous- mêmes ? Apporter ce que nous pouvons ? Je sais, je ne donne que mes roses, mais vous ? Que donnez-vous au monde? 
- Ce que j'ai donné ? Ce que je lui donne ? Je crache sur le monde ! Il ne sert à rien ! Je me fiche de lui ! Vous, continuez à faire éclore vos roses, de toute façon vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi. 
Et l'escargot rentra dans sa coquille et la referma sur lui. 
- C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et que je les fasse éclore. Les pétales tombent et le vent les emporte. J'ai vu pourtant une femme déposer une petite rose dans son missel, une autre de mes roses a trouvé sa place sur la poitrine d'une belle jeune fille et une autre reçut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait bien plaisir, un vrai bonheur. Voilà mes souvenirs, ma vie ! 
Et le rosier continua à fleurir dans l'innocence et l'escargot à somnoler dans sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. 
Des années et des décennies passèrent. L'escargot et le rosier devinrent poussière dans la poussière. Même la petite rose dans le missel se décomposa ... mais dans le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et à leurs pieds grandirent de nouveaux escargots ; ils se recroquevillaient toujours dans leurs maisons et ils crachaient ... le monde ne les concernait pas. Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois ? ... Elle ne sera pas différente.