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samedi 29 mars 2008

Souriez, on vous regarde


Il n'y a rien de plus beau qu'un beau sourire. Cela vous rend la vie plus belle et vous partagez votre joie avec d'autres. J'ai retenu cette leçon de mes parents. J'ai ainsi choisi de faire le plus beau métier du monde : faire sourire.

Bien sûr, il y a des gens qui considèrent que "faire la gueule" est un signe de sérieux et de respect. D'autres, qui trouvent la vie triste et que cela ne vaut guère le coup de sourire. D'autres enfin qui sourient, les lèvres serrées.

Pourtant, il y a tant de moment de joies. Il y a bien sûr des périodes de tristesse et de difficultés, il y a, comme l'a écrit un poète, des "valles de larmes". Puis, un jour, un rien vous fait sourire et vous illumine; rien que pour ce moment là, cela vaut le coup.

Le sourire, c'est bon pour la santé, disent les médecins. Cela vous fait relâcher les muscles et les nerfs. Cela favorise la respiration. Vous vous détendez ainsi et relâchez la pression. Arrêtez de courir contre la montre et apprenez à sourire.

Cela doit être bien difficile, vu le succès des écoles du rire. Kesako une "école du rire" ? Un groupe de personnes qui se réunissent pour rire ensemble. Pas question de faire un concours de la meilleure histoire drôle. Il s'agit d'exercices de respiration et des mouvements qui facilitent le rire. 90 minutes plus tard, vous en ressortez plein de tonus.

Cela vous garantit le plein effet sur votre digestion, votre sommeil, vos douleurs, votre système immunitaire, votre réaction au stress, votre sexualité, votre capacité de travail, votre apparence physique, votre énergie… Remède miracle ? Potion "bidon" ? Sachez simplement que sourire est une activité physique comme les autres et que certaines écoles demandent des certificats médicaux pour les crises de fous rires.

Moi-même, je préviens mes clients cardiaques, hypertendus, avec des hernies abdominales ou même atteints de glaucome ou d'hypertension de l'œil. .

Le sourire, c'est un passeport pour voyager loin. Promenez-vous aux quatre coins du monde; Vous ne parlez pas la langue, vous ne savez pas lire et pourtant vous trouverez partout des gens prêts à vous aider sur la foi de votre beau sourire. Remarquez que le paradoxe est qu'il est interdit de sourire sur les photos d'identité dans de nombreux pays. Ainsi, en Grande Bretagne, les Britanniques ne peuvent plus sourire afin de … garantir le bon fonctionnement des systèmes d'identification biométrique (décision de septembre 2005) !

Alors, moi je suis fier de faire sourire les gens. A chaque fois, je regarde, je réfléchis et je compose le plus beau sourire du monde. Après, c'est à chacun d'entre vous d'en tirer parti ou non. Avec moi, vous pouvez sourire à pleines dents ou montrer les crocs. A vous d'en décidez.

Dans mon beau pays, le sourire fait partie de la vie. Nous sommes un peuple romantique et le sourire trahit nos émotions. Bien sûr, nous sommes capables aussi, comme toute personne montrant librement ses émotions, de terribles colères. Mais, ne dit on pas dans votre langue : "après l'orage, le soleil" ?

Alors, voulez-vous sourire ? Venez dans mon atelier de prothésiste à Marrakech (la photo ci-dessus est mon enseigne). Je vous y accueillerai avec …un grand sourire.

mercredi 19 mars 2008

Casablanca prépare les jeux olympiques


Les marocains sont sportifs. Je ne parle pas seulement des grands sportifs comme Hicham el Guerrouj, l'emblématique champion de demi-fond ou des lions de l'Atlas, la valeureuse équipe de football. Je ne traite pas aussi des sportifs en chambre qui, devant leur télévision, commente les tournois et autres épreuves sportives.

Non, je parle seulement du quidam moyen, Monsieur ou madame tout le monde qui fait son sport tous les jours. Vous ne me croyez pas ? Vous pensez que je parle de la mode des clubs de fitness qui fleurissent dans les grandes villes. Pas du tout ! Contrairement à l'image classique du marocain amateur de bonne nourriture (c'est vrai que la cuisine marocaine est raffinée), je n'ai rarement vu une population aussi sportive.

Sa spécialité : le 110 mètre haies, un mélange de sprint et de saut d'obstacle. Enfin, un 110 mètres un peu particulier, puisque l'épreuve préférée à Casa fait 40 mètres environ avec un à deux obstacles. Cela tient plus des distances de compétition indoor (en salle) mais le tout à l'extérieur. C'est un vrai challenge, que dis-je une compétition avec une objectif et une volonté de gagner. Remarquez que l'enjeu n'est pas de gagner, mais surtout de ne pas perdre.

De quoi s'agit-il, me demandez-vous ? De la traversée de l'autoroute Casa-Rabat au mépris de la circulation. A la limite de Casablanca passe une autoroute qui relie le sud au nord du pays. Cette autoroute est à la fois une autoroute et une voie rapide urbaine qui dessert les zones industrielles (Casablanca a huit millions d'habitants). Le trafic y est très dense, de jour comme de nuit. L'autoroute est bien construite avec de nombreux ponts et passerelles pour les piétons.

Il ne semble toutefois y en avoir suffisamment à leurs yeux puisque jeunes et vieux, hommes et femmes la traversent directement et enjambent les glissières de sécurité. Bien sûr, il y a des grillages, des murs de protection et tous les accessoires de sécurité conventionnels. Cela n'arrête pas les sportifs locaux qui percent les murs, ouvrent les grillages et passent allègrement au milieu de la circulation (alors qu'ils ont un pont à leur disposition à 200 mètres de là).

Le sport est partagé par les automobilistes qui ne s'émeuvent guère et ne ralentissent pas. Mon conducteur frôle sans sourciller une dame d'âge respectable avec ses couffins qui se tient au milieu de l'autoroute sur la très étroite bande entre le muret de séparation et la voie de gauche de l'autoroute. Le plus ému des trois entre mon chauffeur, la femme et moi, c'est moi, apparemment.

Faisant souvent ce trajet lorsque je vais de Casa à Rabat, je compte par dizaine les personnes qui traversent à l'autoroute de cette manière. Je les vois de loin sur la ligne de départ, guettant le moment favorable. Ils courent alors et enjambent alors d'un seul bond le muret central (pourtant haut d'environ 70 à 80 centimètres) avec armes et bagages (plutôt bagages qu'armes d'ailleurs).

A la place des autorités marocaines, je demanderai la reconnaissance par le Comité Olympique de cette épreuve simple, facile, bonne pour tous les âges et les sexes. On pourrait imaginer différents niveaux de difficulté :

  • Autoroutes à deux, trois, voire quatre voies
  • Avec ou sans couffins
  • Trafic de modéré à dense

Je suis sûr que les athlètes marocains s'y tailleraient la part du lion, tant en épreuves masculines que féminines. A nous de nous entraîner sur l'A86 ou le périf.

samedi 16 février 2008

Mon cher oncle


Je te remercie de m'avoir offert ce beau voyage à Paris. C'est mon premier voyage en France et je suis émerveillé par tout ce que je vois. La ville est belle, cela me change de Marrakech où j'ai toujours vécu. Remarque, la ville est belle, mais je préfère nos compatriotes. Ici les parisiens sont tristes, peu souriants, toujours pressés. Je me fais bousculer à longueur de temps. J'ai l'impression de gêner. Rien à voir avec l'affabilité de nos concitoyens.

Les parisiennes sont étonnantes. Une jeune fille qui m'a arrêté dans la rue pour me faire répondre à une enquête; j'ai accepté pour une fois que quelqu'un me parlait poliment. C'était une drôle d'enquête. Elle m'a demandé ce que je faisais. Quand je lui ai dit que je tenais une libraire, la Fnaque, elle m'a regardé d'un drôle d'air. Elle m'a demandé si j'y étais vendeur; elle a sursauté à l'annonce que j'étais ton associé et bientôt le propriétaire à ta retraite. Elle a continué avec des questions curieuses. Je te mets mes réponses à côté pour que tu me dises si j'ai bien répondu :

- "Etes-vous pour la vente en ligne ?" = "oui, nous n'avons pas le choix avec la taille du magasin. Les clients attendent chacun leur tour. On leur offre le thé en attendant."
- "Est-ce que vous êtes pour le port payant ou le port gratuit des livres ?" = "le port gratuit" (ce ne sont pas les quelques millimes que nous donnons aux gamins qui livrent les clients qui ont de l'importance)
- "Pourtant votre syndicat est pour le port payant ?" = "bien sûr, nous les payons"
- "Que pensez-vous de la politique d'Amar Zhon (je n'ai pas compris son nom) = "moi, je ne fais pas de politique. M. Amar, il peut faire ce qu'il veut"
- "M. Olive Vert (ou Olivennes ?) a écrit un rapport contre le piratage. L'avez-vous lu ?" = "Je n'ai pas le temps de tout lire. En tout cas, je n'aime pas les romans avec les corsaires"
- …

Je l'ai senti devenir de plus en plus nerveuse. Tout d'un coup, elle a arrêté l'entretien, a refermé son bloc, m'a dit qu'elle travaillait pour gagner sa vie et que ce n'était pas gentil de ma part de me moquer d'elle. Sur ce, elle est partie sans me dire au revoir. Je n'ai rien compris.

En tout cas, mon oncle, j'ai découvert combien ta librairie est connue. Toutes les personnes de notre famille que j'ai rencontrées ici connaissent la Fnaque et ont l'habitude d'y aller (Je sais que je travaille depuis peu chez toi, mais je n'ai pourtant pas le sentiment d'avoir vu beaucoup d'entre eux chez toi).

Ton neveu

PS : ne t'inquiètes pas si l'enveloppe est abîmée. En allant poster ce courrier, j'ai du la ré-ouvrir. Il faut que je te dise que tu es copié. Il y avait près de la Poste un magasin qui s'appelait la Fnac. Remarques, rien à voir. Ces français prétentieux ont ouvert un immense magasin sur plusieurs étages. Rien à voir avec notre boutique de 3 m² dans la médina. En tout cas, nous avons l'antériorité pour nous. Il faut que les attaquions en justice. Ce n'est pas beau de leur part de s'approprier un nom célèbre. Tu vois que mon voyage aura servi au moins à quelque chose.

mardi 12 février 2008

L'homme à la guérite


Oyez braves gens un conte, une image, une parabole. Ecoutez et repartez plus riche. Pourquoi plus riche ? Et d'abord, qui est riche ? Qui est heureux ?


En France, vous pouvez lire les journaux, écouter la radio ou regarder la télévision : vous avez de quoi tomber dans le désespoir entre le chômage, la misère grandissante, l'inertie des hommes politiques de tous bords et les prêtres de religions d'amour qui prêchent la haine.


Venez chez nous, au Maroc. La vie est (relativement) plus simple : ou vous êtes très riche ou vous êtes très pauvre. Bien sûr, les gens que vous croisez ne rêvent que d'une chose, c'est de venir en France, votre eldorado (Si ! Si !). Ils vous parlent de leurs difficultés et de l'inaction permanente des "autorités" (au sens large). Pour vous en convaincre, ils vous récitent des pages entières du dernier rapport de la banque mondiale sur leur pays.


Et pourtant ! Ils savent ce qu'ils quittent, ils ne savent pas ce qu'ils perdent. Bien sûr la misère justifie ces choix. Mais ne vont-ils pas aussi perdre leur âme ?


Regardez ! Vous voyez ici des guérites un peu partout. Chez vous (en France), ce serait un indice de personnage officiel, d'ambassadeur, voire de ministre. Vous-même, avez-vous une guérite près de chez vous ?


Ici, c'est un outil de travail. J'en viens à mon histoire. Voici l'histoire d'un homme à guérite. Un soir, vagabondant dans les rues désertes, j'observe un homme qui dort debout dans une guérite, un œil ouvert. Quelques passants attardés m'en racontent l'histoire : ancien gardien d'immeuble, il s'est retrouvé au chômage suite à une longue maladie. Il est revenu dans son quartier et a demandé du travail à un habitant du quartier. Celui-ci n'en avait pas pour lui, mais, loi de l'hospitalité oblige, surtout dans un pays où le chômage n'est pas payé, il lui propose de lui donner quelque chose chaque mois. Ce dernier, ne voulant pas accepter de salaire sans travail, s'offre à lui garder sa voiture la nuit. Il savait que celle-ci était garée à l'extérieur de l'immeuble.


Les voisins ne tardèrent à remarquer que cet homme, déjà connu dans le quartier, passait ces nuits dans la rue. Dans un pays où le lien social passe par l'échange vocal, son histoire fit vite le tour du quartier. Un, deux, dix voisins s'intéressèrent à sa démarche. De fil en aiguille, son action se transforma en un job à plein temps. Il se procura une guérite et devint ainsi une figure incontournable du quartier.


Voilà un homme qui arrive dignement à joindre les deux bouts. Alors il n'est pas riche, je ne sais s'il est heureux, mais en tout cas, il est fier de gagner dignement son salaire.


Après cela, vous regardez les guérites d'un autre œil.

mercredi 6 février 2008

Les cigognes



A chacun ses clichés. Si, pour nous, Français, la cigogne représente l'Alsace en été et leur nid sur les cheminées des maisons du vieux Strasbourg, pour les Marocains, c'est un symbole d'hiver. La photo ci-jointe a été prise en février en plein centre de Rabat.


Güeter Morje ! Wie geht's ? Was ? Sie redden nitt Elsassisch ? Alors le français peut-être ? Excusez-moi, je vous avais pris pour un Strasbourgeois. En été, j'ai me poser toujours sur la même cheminée près de la cathédrale. Je vois souvent sortir de la maison d'en face quelqu'un qui vous ressemble…de loin. Il me salue tout comme vous.

Il ne fait pas très chaud, vous ne trouvez pas ? 20° ! Si cela continue, nous filerons vers le sud et la Mauritanie. Ach ! Strasbourg et ses petites ruelles, ses vieilles maisons et leurs confortables cheminées. Ici, c'est beau, il y a la mer, la chaleur du soleil, mais pas de cheminée. Comment font-ils pour chauffer leurs maisons ? Savez-vous d'ailleurs pourquoi ils ne chauffent pas leurs maisons ici ? Parce qu'il fait chaud ! Seulement, comme leur corps s'est habitué à des températures élevés, ils ont froid dès qu'il 15/20°. C'est d'ailleurs comme cela que je reconnais les locaux des touristes comme vous. Vous, en janvier, vous vous promenez en tee-shirt alors que les habitants de cette ville sont en manteaux et blousons.

Remarquez, j'en ai trouvé de ci de là quelques unes; elles étaient toutefois soit trop grandes (des cheminées d'usine), trop mal placées (par rapport au vent) ou alors les gens étaient si peu accueillants qu'ils nous en chassaient manu militari. Donc, comme vous le constatez, nous trouvons refuge sur les poteaux électriques. Ce n'est pas grand, ni confortable, mais en vacances d'hiver, cela nous suffit.

Comment je suis arrivé ici ? C'est simple ! J'ai suivi, avec mes amis, l'autoroute jusqu'en Espagne et après, traversée à la nage du détroit de Gibraltar. Je rigole. En fait, nous nous retrouvons avec toutes les cigognes d'Alsace et nous descendons fin août / début septembre par petites étapes de 300/400 kilomètres vers le sud. Ce sont les anciens qui nous montrent le chemin. Nous planons de jour et nous nous posons le soir. A notre tour, nous apprenons le trajet et le répétons de génération en génération.

En chemin, nous perpétuons aussi les traditions. Des légendes circulent entre nous : autrefois en Egypte, nous étions un animal sacré. En Grèce, jadis, on appela « loi cigogne » l'édit qui obligeait les enfants à nourrir leurs vieux parents dans la détresse. Aujourd'hui, en Alsace, entre autres, des légendes racontent que nous sommes un porte-bonheur : une cigogne près d'une jeune fille, cela présage une naissance ou un mariage… Dans d'autres endroits, nous sommes le service de livraison express de bébés....

Savez-vous d'où vient cette légende ? En Alsace, la tradition raconte que pour avoir un bébé, les futurs parents ont à charge de déposer des morceaux de sucre sur le rebord des fenêtres de leur maison. Nous allons alors chercher les bébés près d’une mare ou d’une source. C'est là que les lutins ramènent des profondeurs de la terre les âmes tombées du ciel avec la pluie et qui se réincarnent en nouveau-né.

Quant à la légende de notre création, elle est très belle : Dieu nous créa toutes blanches avec des fleurs de cerisiers et de pommiers d’Alsace. Nos pattes et notre bec prirent la couleur pourpre au soleil couchant lorsque nous nous envolâmes. A un retour de migration, voyant les plaines d’Alsace désolées par la guerre, nos ancêtres demandèrent à Dieu si nous pouvions porter le deuil, ce qu’il refusa. Il nous permit simplement de tremper le bout de nos ailes dans le noir de la tristesse et du désespoir.

Besslâma !

mardi 22 janvier 2008

Un jour, je serai (peut-être) grand



Au Maroc, le taxi est une institution. Il y a le petit taxi, le taxi pour les grandes distances, le taxi collectif... Malgré le développement de la vente des voitures et des deux roues, le taxi reste le moyen le plus économique pour se déplacer...

Je suis taxi, ou plus exactement un "petit taxi". C'est d'ailleurs écrit sur le porte-bagage sur le toit. Pourquoi "petit taxi" ? Parce qu'il y a des grands taxis ! Oh, bien sûr, ils ne s'appellent pas "grand taxi", mais tout simplement "taxi". Eux, ce sont de grandes voitures Mercedes blanches. Et moi, je suis tout rouge (ici, dans cette ville, parce que dans d'autres villes je suis bleu…). Ces "taxis" font de la route et desservent l'aéroport. A eux, l'espace et les grands voyages. A moi, la ville et la proche banlieue. On se regarde, on s'épie, on s'envie mutuellement.

Je ne me plains pas. Pourtant, quand je suis dans les embouteillages, je les envie parfois. Je rêve de m'élancer et de faire tourner à bon régime mon moteur au lieu de piétiner et de m'étouffer. J'aime bien mon métier. Je fais cela depuis longtemps, pratiquement en permanence. En fait votre vie dépend de votre chauffeur. J'en ai plusieurs avec chacun leur caractère. Il y a celui qui conduit doucement et me bichonne en me nettoyant à chaque arrêt. C'est à la fois agréable et en même temps, je m'endors presque avec lui. Il y a celui qui transpose sur moi ses problèmes familiaux et de fin de mois. Il n'y a qu'à voir comment il me fait démarrer le matin pour savoir comment s'est passé la soirée (ou la nuit) et s'il est de bonne humeur ou non. Cela varie aussi dans la journée. Celle-ci peut bien commencer, puis à la suite d'un appel téléphonique, il devient fou et j'en prends pour mon grade : mon moteur hurle, mes freins crissent, ma carrosserie tremble…

Remarquez, il n'y a pas que moi qui en subit les conséquences. Mes passagers du moment aussi. Ils sont d'ailleurs souvent les premiers à me défendre. C'est de leur sécurité qu'il s'agit ! Je pourrai faire un roman sur ces passagers. Il y a ceux qui sont familiers et montent à côté du chauffeur, ceux qui s'installent, je devrais dire "se vautrent" à l'arrière. Il y a ceux qui me respectent et ceux qui mangent et boivent à l'intérieur (merci pour mes sièges). Les pires sont ceux qui fument. Quelle odeur après ! Il y a ceux qui se taisent, ceux qui parlent tout seul (ou avec le chauffeur), ceux qui se disputent avec quelqu'un qui les accompagne (ou au téléphone). Il y a ceux qui montent en chemin, font connaissance avec les autres passagers et redescendent un peu plus loin. Il y a ceux qui montent les mains vides et ceux qui arrivent avec des couffins, des objets encombrants, voire des animaux (je déteste les poulets, vivants ou morts !) Un véritable kaléidoscope social !

Pendant ce temps, je parcours la ville, ses grandes avenues, ses ruelles. Mon moment préféré ? Le port et le bord de mer. Ma zone détestée ? L'autoroute qui traverse la ville. Je suis bousculé par les camions, les 4x4 et autres fous du volant. J'en ai pris mon parti comme de celui qu'un jour je devrai prendre ma retraite. Je les entends en parler. Quand je dis "les", c'est parce qu'en fait j'ai plusieurs patrons. D'abord, il y a mon (ou mes) conducteur(s). Parfois j'en ai un seul, parfois deux ou trois qui se relaient. Il y en a un qui a acheté la voiture et un autre des fois qui possède la licence. Etonnez-vous après que je roule en permanence. Il faut bien nourrir tout le monde. Bon, ce n'est pas tout, il faut que j'y aille ! Direction "hôtel Riad Salam" ? C'est parti ! A l'arrivée. N'oubliez pas le chauffeur…et sa voiture ! A bientôt !

mardi 15 janvier 2008

Blouse bleue, toujours ?


Du nord au sud du Maroc, le parking est assuré et gardé par des personnes en blouses bleues (la nuit, elles ont souvent un gilet réfléchissant…sous la blouse bleue). Moyennant quelques dirhams, elles gardent votre véhicule en votre absence. Ce sont des personnes incontournables.


"Stop ! Serrez à gauche ! Attendez ! C'est bon, allez-y ! Voilà mon prince, vous êtes bien garé. A tout à l'heure. Promenez-vous en paix. Votre voiture est en sécurité. J'y veillerai."

"Un instant ! Attendez un moment avant de reculer. Je vais bloquer le trafic pour que vous puissiez reculer sans danger. Allez-y je fais un rempart de mon corps. Merci, princesse et bonne route."

Voilà, j'ai deux minutes pour vous parler. Mais attention : je dois garder l'œil sur mon trottoir. Qu'y suis-je ? Que fais-je ? Pourtant cela se voit : je suis une "blouse bleue" ! Cela ne vous dit rien ? On voit que vous n'êtes pas d'ici. Je suis un parcmètre ambulant; Je suis responsable d'un bout de trottoir. J'aide les véhicules (voitures et motos) à se garer, puis à repartir. En l'absence de leurs propriétaires, je les surveille. Lorsque je suis de bonne humeur, je nettoie les pare-brises. Avec le vent et la pollution, ce n'est pas un luxe.

Une blouse bleue (on nous appelle ainsi, parce que nous sommes reconnaissables à celle-ci), cela joue un rôle social : j'ai un travail utile et je gagne ma vie honnêtement. En même temps, j'apporte de la sécurité puisque j'ai à la fois l'œil sur les véhicules, la circulation…et le trottoir.

Comme devient-on blouse bleue ? Certains sont désignés par la municipalité (ils ont un badge officiel), mais le plus grand nombre, comme moi, s'est approprié un bout de trottoir. C'est cela la philosophie ici : le travail donne la fierté à l'homme. Chez vous, mon rôle n'existe pas. Vous préférez le parcmètre automatique, l'alarme sur la voiture et… payez les chômeurs à ne rien faire. Il parait que c'est cela chez vous la dignité : ne faire que les travaux dits nobles. Où sont les valeurs humaines ? Ici, je fais tout et en plus, je vous offre de la cordialité, de l'hospitalité et le sourire. Il y a même des blouses bleues femmes. Elles n'ont pas la vie facile et doivent se battre pour s'imposer.

Nous sommes un peuple chaleureux. Nous aimons partager, échanger et sourire. Vous, vous êtes un peuple froid, vous regardez les autres de haut et vous mettez la technique entre les uns et les autres. Pourtant, vos rues ne sont pas plus sûres et vos voitures sont quand même détériorées, voire volées.

Pourtant, notre avenir est sombre : les municipalités se sont mises en tête d'installer des parcmètres. Elles ont tant besoin d'argent. Mais si nous perdons notre gagne-pain, elles auront encore plus besoin d'argent. On a les conducteurs de voiture avec nous parce que nous sommes compétitifs tant en termes de service que de prix par rapport au parcmètre : avez-vous ceux-ci vous sourire ?

Qui gagnera ? Le sourire ou la machine à sous ? Dur, dur… Je vous laisse, une voiture va partir : "Attention avant de reculer…"

samedi 5 janvier 2008

Charenton – Casablanca




Depuis trois ans circulent dans Casablanca des autobus recyclés de la RATP. Celle-ci a pris 20% de participation dans une nouvelle compagnie " M'dina bus" qui a repris des concessions de lignes existantes. Dans une vile où les bus circulaient dans un état de délabrement avancé, l'arrivée de ce matériel en bon état a provoqué un choc.



Bonjour ma petite dame, comment allez-vous ? Ben, oui, je suis votre "24". Vous savez, celui qui faisait "Saint Lazare- Maisons-Alfort Ecole vétérinaire". Cela me fait plaisir de vous voir ici ! Ben quoi, ne me regardez pas les yeux écarquillés et la bouche ouverte ! Bien sûr qu'on se connait ! Et pas qu'un peu ! Vous vous rappelez ? Lorsque j'étais de service entre St Lazare et Maisons Alfort, je vous attrapais souvent au vol sur les quais et vous déposais à Charenton. Départ : 19h19 au Pont des Arts. Arrivée : 19h59. Le respect des horaires, cela me connaît.

C'était le bon temps. Votre sourire illuminait mes soirées. Pour moi qui avait une vie un peu monotone, c'était un petit coin de ciel bleu dans ma journée. Vous savez, la vie d'un autobus parisien est rythmée. Je pars tôt le matin et cela dure jusqu'en fin de matinée. Après la sieste, je suis nourri et rapidement nettoyé avant de reprendre le travail jusqu'au soir. Puis, c'est la grande toilette avec le repas en sus.

Ah, Paris ! Ses monuments, ses beaux paysages (j'adorais regarder les quais de Paris avec les bouquinistes, la Seine, le Louvre, les touristes…) Quelle vie ! Des fois, je faisais aussi de la banlieue. Cela roulait mieux, mais le paysage était moins plaisant (du moins les miens). C'est vrai que les embouteillages me polluaient la vie et me détraquaient mon moteur. Heureusement qu'il y avait quelques lignes droites dégagées pour me décrasser. Et puis, quelle pollution ! D'accord, j'y contribue, mais mettez-vous à ma place : respirez des gaz d'échappement toute la journée, ce n'est pas drôle. On ne peut pas tout avoir.

Un jour, j'ai eu droit à une visite médicale approfondie. Des personnes que je n'avais jamais vues sont venues d'examiner de pied en cap. Puis, j'ai été envoyé, avec quelques collègues dans un grand garage. On nous a fait toutes sortes de choses : peinture, carrosserie, habillage de sièges, mécanique… Après, sans crier gare, je me suis retrouvé, toujours avec mes collègues dans le ventre d'un gros bateau. Quelques jours avec le mal de mer et j'ai débarqué ici au port.

Je n'ai pas à me plaindre. Je savais que je ne roulerais pas éternellement à Paris. Quand j'ai commencé à travailler, je me suis souvent demandé ce qu'il adviendrait de moi. Certains de mes prédécesseurs partaient vers Cuba. Le mot seul suffisait à me faire rêver. D'autres de mes collègues sont partis à la ferraille suite à des accidents ou des problèmes de santé. Triste sort.

Ici, quelle surprise en arrivant : du bruit, des couleurs, de la chaleur !

Après quelques jours d'acclimations, j'ai pris du service. Une nouvelle aventure commençait. Casablanca est une grande ville. L'habitat est moins dense qu'à Paris, mais la ville et mes parcours sont aussi étendus. Maintenant, je traverse la ville, longe la mer et finit dans les faubourgs. Ah, la mer ! Je ne la connaissais qu'au travers des publicités placées sur mes flancs. C'est bizarre la mer : elle est là, elle n'est pas là. Elle change sans arrêt de place. En tout cas, cela change de la Seine, si calme, trop calme à mon goût.

Par certains côtés, la vie, ici, me rappelle Paris : du bruit, de la pollution. Mais aussi de la joie, de la gaîté : ici, les gens sont plus chaleureux que les Parisiens. Je ne parle pas de vous, bien entendu, mais de la moyenne de vos compatriotes qui finissent leur nuit le matin lors de nos voyages et récupèrent de leur journée le soir à bord. Ici aussi, les gens partent et reviennent fatigués. Mais ils sont plus vivants, parfois trop quand il y a des matchs de foot. La hantise de mes collègues locaux, c'est la desserte du stade de football. Les retours de match sont quelquefois "chauds" : 95 de mes collègues* ont été vandalisés en 2005 par des supporters furieux de la défaite de leur équipe.

Mes nouveaux collègues sont agréables. Au début, on se regardait avec un peu de méfiance. Nous, les nouveaux; eux, les anciens, très anciens. Evidemment, ils nous enviaient. Même les clients nous regardaient avec étonnement et surprise. Ils n'osaient pas monter, voire s'asseoir. Et puis, petit à petit, nous avons appris, avec nos collègues à nous connaître, à nous apprécier, à respecter ce qu'ils avaient vécu. Et nos clients ont eux aussi pris leurs aises. Maintenant, ils sont comme chez eux… et nous aussi.

Alors, ma petite dame, je vous emmène faire un tour, comme au bon vieux temps ?


* juin 2005 suite au match Raja-Far.