vendredi 24 avril 2009

Halte au panneau litigieux


- Mesdames, messieurs, en tant préfet de Haute-Savoie, je vous ai réuni, vous les représentants des principaux services déconcentrés de l'Etat pour traiter un sujet grave et inquiétant qui a suscité l'émoi des élus de ce département. Je dois dire que c'est la première fois que je vois réuni sur une même feuille les signatures de politiques de tous bords. Il y a même celles du représentant du front de libération de la Savoie et du maire de Genève. L'objet de la réunion est ce panneau routier accroché depuis des lustres à un des carrefours les plus fréquentés de la ville d'Annecy.
- Monsieur le Préfet, en tant que représentant la Direction de l'Equipement, je ne comprends pas la colère des élus. Pourquoi aujourd'hui, alors que ce panneau existe depuis longtemps ?
- Mon cher collègue, en tant que recteur de l'académie, je m'étonne de vos propos. Cela fait des années que nous attirons l'attention de la ville sur ce panneau qui réduit les efforts de nos enseignants. Comment expliquer aux enfants le rapport entre la distance et le temps mis pour aller à Genève quand nous savons tous qu'il faut passer par Cruseilles pour aller à Saint Julien et de cette dernière ville à Genève. Les syndicats de professeurs de mathématiques m'ont cité des écoles où les élèves sont négationnistes.
- Négationnistes ?
- Oui, ils nient l'intérêt des mathématiques. Ils disent qu'il faut revenir à la Bible où il est écrit qu'on ne doit pas compter.
- Vous voulez dire "créationnistes" ?
- Vous dites ce que vous voulez, mais je voudrais savoir ce qu'en pense mon collègue de l'Equipement.
- Je ne vois rien de particulier sur panneau. Vous pouviez aller tranquillement à Cruseilles à pied. Au-delà, nos ancêtres préféraient le cheval.
- Ils n'étaient pas pressé à l'époque; en tant que représentant du ministère de la Santé, je trouve que 2 km /heure à pied, cela ressemble plus à une balade qu'à un pas décidé.
- Docteur, en tant que représentant du ministère de la condition féminine et des minorités visibles et invisibles, je proteste : 2 km / h. sur 8h. peut être un exploit pour certains et certaines de nos concitoyens.
- Peut-être que les femmes n'avaient pas le droit d'aller au-delà de Cruseilles… dit le représentant du ministère de l'Intérieur.
- En tant que représentant du Comité Départemental du Tourisme, je suggère de garder cette plaque et de la mettre en valeur comme symbole de l'humour de nos ancêtres.
- Pardon, au nom du ministère des Affaires Etrangères, j'en demande le retrait. Nous craignons des représailles des autorités hélvétiques.
- Cela pourrait remplacer le problème classique des baignoires qui se remplissent tout en fuyant et l'eau s'évaporant sourit le représentant de l'Agriculture. A ce sujet, je n'ai jamais vu les plombiers ou les fabricants de sanitaires se plaindre de cette image.
- Mesdames, messieurs, un peu de calme reprend le Préfet. Je propose de constituer une commission à ce sujet. Je suggère que les représentants de l'Education Nationale et du Tourisme en prennent la direction. Vous choisirez les autres membres.
- Nous avons combien de temps pour vous remettre nos recommandations ?
- Juillet 2011 !
- 2011 ?
- Oui, c'est la date du choix de la ville olympique pour 2018. Si Annecy est retenu ou non, cela peut influer sur la décision finale. En attendant, pour éviter que ce panneau devienne un enjeu lors des prochaines élections européennes, nous allons faire mettre un panneau de chantier "provisoire" devant l'objet de ce litige. Merci à vous tous de votre active participation.

vendredi 17 avril 2009

Bonjour, je vous présente ma cousine


Bonjour, je vous présente ma cousine. Elle vient juste d'arriver. Elle est encore un peu effarouchée par les manières d'ici. Elle va s'y faire. C'est une question de temps. Moi aussi au départ, j'étais un peu nerveuse. Il faut dire que je suis arrivée seule. Quand vous ne connaissez pas le quartier, vous n'êtes pas très confiante. En plus, le premier choc a été rude. C'est le cas de le dire : j'ai été mal fixée au mur et…j'en suis tombée.

Cela n'a pas duré : quelques heures plus tard, j'étais refixée. Je me suis rapidement mise au travail : il y en avait qui attendait que je sois fixée pour m'inaugurer. Les gens m'ont vite intégrée : "tiens une boite à lettres, ici ! C'est pratique !" Ce n'est pas un métier de tout repos. A toute heure du jour et de la nuit, on me remplit. Parfois, aussi, certains me prennent pour une poubelle et me laissent canettes et mégots dessus. Je ne parle pas non plus des chenapans qui mettent n'importe quoi dans mes orifices. Il n'y a plus d'éducation !

La journée passe vite : deux levées par jour : 11 heures et 16 heures et hop ! Me voilà soulagée. C'est amusant comme les gens vivent à mon rythme. A partir de 10h30 et de 15h30, c'est la course pour me remplir. Moi, je prends tout, enfin presque : il faut respecter mon ouverture. Il y en a qui essaye de mettre des paquets. Ils me tordent, donnent des coups de poings et partent en maugréant.

La rançon du succès, c'est que parfois, je suis pleine à rebords. Les mardis et les jeudis. Pourquoi ces deux jours plus précisément ? Parce qu'il y a plus de monde dans la rue. C'est curieux on dirait que les gens se promènent seulement ces deux jours-là. En tout cas, le fait de refuser du monde (et leurs lettres), cela a fait jaser : des gens sont venus me voir, ont pris des mesures et sont repartis en hochant la tête. J'ai eu très peur d'être reléguée dans une autre rue, de perdre mes repères et d'être remplacée par ces gros troncs qui se fixent le sol. Heureusement quelques temps plus tard, un homme est venu avec un gros colis et a installé ma cousine.

Nous avons fait connaissance et nous nous sommes trouvées des liens de parenté. C'est pour cela que je l'appelle ma cousine. Maintenant, nous nous amusons bien ensemble : qui aura le plus de courrier, qui verra de beaux timbres… bref, le temps passe plus vite.

Le comportement des clients nous amuse aussi. Cela vous amuse que je parle de clients ? Pourtant, avant de partir dans le grand monde, mes sœurs et moi avons été rassemblées dans un hangar et là, un monsieur sûrement important a fait un discours sur notre rôle et le service que nous apportons : nous contribuons à la qualité du service de la poste. Même ma cousine a entendu un tel discours. Mais elle, elle croit que le monsieur s'adressait à des facteurs qui étaient dans le hangar. Moi je ne le crois pas. De toutes façons, comme nous étions au chaud dans nos cartons, nous ne voyions rien ni l'une ni l'autre. Peut-être suis-je trop optimiste et elle, cynique.

En tout cas, imaginez la vie sans nous : vous iriez plus loin, vous perdrez du temps, peut-être aussi que les boites à la Poste seraient pleines… Alors, la prochaine fois, que vous viendrez me voir, dites-moi "bonjour" (ou "bonsoir") : cela fait toujours plaisir et si vous avez deux lettres à poster, répartissez-les entre nous. A bientôt !

dimanche 12 avril 2009

Toute une vie… celle des autres

Je suis né comme mes frères dans un atelier situé en Alsace. Comme nombre d'entre eux, mon destin était d'être adopté par un magasin. Mon premier emploi fut dans un supermarché. Au début, tout allait bien. J'y arrivais en compagnie de cousins de ma promotion. Toute la journée, nous accompagnions les ménagères dans leurs courses, prenant en charge leurs provisions, les entraînant dans la pente descendante du parking (avez-vous remarqué que les parkings de supermarchés sont en pente descendante depuis le magasin vers les voitures ? Cela vous facilite le retour vers votre voiture en vous donnant un sentiment de légèreté et de bien-être). La nuit, nous nous racontions les gags de la journée (la cliente qui se trompe de chariot, celle qui remplit celui de sa voisine…), nous nous plaignions des vilains garnements qui nous poussaient les uns contre les autres et reprenions des forces grâce au graissage régulier de nos articulations. C'était la belle vie, mais je ne le savais pas encore.

Trois printemps plus loin, quelques condisciples et moi fûmes, un matin, arrachés à notre train-train quotidien et transportés en camion dans une petite supérette. « Trop petits, disait de nous le directeur du magasin, vous êtes trop vite pleins et vous ôtez aux clients l'envie d'acheter. Il faut de plus grands chariots à remplir pour augmenter l'appétence des consommateurs. » Nous fûmes ainsi relégués dans un magasin plus petit où notre format convenait mieux : plus gros que les paniers mais suffisamment petits pour nous glisser dans les allées. Du moins, c'est ce qu'ils disaient. En fait, nous passions notre temps à nous cogner les uns aux autres, nous dormions dehors dans le froid et servions souvent de poubelle aux passants. Pas drôle, mais le pire était à venir, et cela je ne le savais pas encore.

C'est un 15 mai que ma vie bascula. Ce jour-là, un vieux monsieur m'entraîna loin du magasin pour mieux rapporter ses courses et oublia…de m'y reconduire. Peut-être avait-il envie de se reposer avant ou voulait-il m'utiliser le lendemain, toujours est-il qu'après avoir passé quelques heures tout seul au pied d'un immeuble, je fus poussé brutalement dans un terrain vague avoisinant par le concierge de l'immeuble qui trouvait que je déparais son immeuble. Les gamins du quartier s'empressèrent de me transformer, selon les circonstances, en poubelle, en char d'assaut. Mon propriétaire était un peu fantasque. Il prenait soin de moi (ou de ses affaires ?), me graissait régulièrement et resserrait tout ce qui était nécessaire. Mais il m'oubliait parfois pendant des heures sur un trottoir (par exemple boulevard Saint-Germain), me laissant avec ses affaires. Je n’en étais que plus heureux de le revoir.

Je croisais d'autres cousins avec des lointains cousins à moi. Ils me racontaient leur dure vie, les vols dont ils avaient été l'objet, les tentatives de destruction. Ils regrettaient tous la vie au supermarché. « Dure, mais belle ! » disaient-ils. A présent, c'était l'incertitude, l'ennui, l'angoisse ; certains commençaient à sentir les affres de la vieillesse (les roues qui grincent ou qui tournent mal, la poignée cassée…) Qu'allaient-ils devenir ? Finir seuls dans un terrain vague ? Oubliés de tous, jusqu'au jour où un dernier camion les emporterait chez le ferrailleur qui les décomposerait ? En les écoutant, j'enviais mon existence.

Durant notre brève vie, finalement, nous vivons plusieurs vies, celles de nos utilisateurs : les aisés, les pauvres, les démunis. Imaginez, mesdames et messieurs, quand vous nous poussez, toute l'expérience que nous transportons. Cela devrait vous inciter à nous respecter un peu plus la prochaine fois que vous nous utiliserez.

samedi 4 avril 2009

Le lavoir déchu revit


Ah qu’il est loin le temps où les lavandières venaient par (presque) tous les temps me tenir compagnie. Il y avait Germaine, la lavandière en chef qui gérait son petit monde et répartissait les places autour du lavoir. Il fallait faire attention à ne pas la froisser où vous vous retrouviez à l’autre bout près de la sortie des eaux sales. Il y avait Augustine qui revenait tous les jours laver le même linge juste pour faire la causette. Il y avait Antoinette qui perdait régulièrement son savon et faisait rire tout le monde en racontant que c’était la première fois. Il y avait Georgette, Marie, Andrée, Catherine… Bien sûr, au fil des années, j’en ai vu des Germaine, Augustine ou Marie qui se sont succédées. Ce fut longtemps un petit ilot paisible au pied de la forêt. La rude montée depuis le centre ville en dissuadait plus d’une de venir ici.

Maintenant, il faut s'adapter à la vie moderne. Chacun lave son linge sale en famille. Alors, pour attirer un peu de monde, je me fais belle et attirante. Heureusement, mon bois de châtaignier dissuade les araignées. J'attire ainsi les touristes, les amoureux, les chercheurs d'ombre et les touristes-amoureux-chercheurs d'ombre. C'est quoi d'ailleurs, votre vie moderne ? Pour moi, c'est simple, c'est courir. Comme d'un point à un autre. Les promeneurs passent 20 secondes devant moi, prennent une photo et repartent au pas de charge aussitôt parce qu'ils ont encore le tombeau du Maréchal à visiter, l'aqueduc, le parc du château qui n'existe plus, le…, la…

Vous me direz que les amoureux ont plus de temps. Pas du tout. Autrefois, ils s'arrêtaient, parlaient, s'embrassaient, se taisaient…Maintenant…ils téléphonent ou se font téléphoner ou écrivent des messages. Ils ne restent pas tranquilles plus de trois minutes (j'ai compté !). Ma voûte résonne du bruit des sonneries. On dirait qu'ils ne savent pas les arrêter. A ce rythme là, en été j'ai peu d'heures de calme et je rêve à l'hiver.

Remarquez en hiver, je m'ennuie, alors je fais de la poésie. Voulez-vous y goûter ?

Ami, viens à l'ombre
Ma tonnelle est fraîche
Tu rêveras l'été à ta guise

Lavandières d'hier
Parties depuis des hivers
Cet été relaveront

Un lavoir vit neuf mois
Et dort en hiver.
A chacun son rythme

Frottez mes pavés
Que les lavandières reviennent
Faire la pluie et le beau temps


et vous, quand venez-vous me voir ?

dimanche 29 mars 2009

Tout s’explique


- Iorana* papa, où sommes-nous ?
- Ola* mon fils. Nous sommes à Paris, en Europe. Chut ! Ne parle pas trop fort.
- Que faisons-nous ici ?
- Nous sommes venus voir les cousins. Tu sais, ils sont dans une exposition ici. Tu dormais à notre arrivée, sinon tu aurais vu les affiches dans les rues et le métro.
- C’est quoi l’Europe ? Il y a des terres sur la mer qui nous entoure ?
- Mon fils, les habitants d’ici appellent notre ile, l’ile de Pâques. Loin de notre ile, à plus de 4.000 km, commencent d’autres terres appelées Chili, Tahiti… Ici nous sommes à plus de 15.000 km sur une terre appelé Europe. Ce sont des gens venus d’Europe il y a près de trois siècles qui ont conquis notre ile et emportés nos cousins. Depuis, nous nous battons pour garder les liens familiaux en organisant des rassemblements.
- Ah oui, je me rappelle maintenant. Nous sommes venus comment ?
-Dans grands oiseaux de fer qu’ils appellent des avions. Nous avons voyagé dans des caisses bien protégés. Nous, les Moai, avons l’habitude de cela. C’est pour cela que nos grands frères ont le regard tourné vers le ciel. Depuis des siècles, nous surveillons les oiseaux et les fusées. Ici, c’est différent, tu le verras. Les gens marchent la tête basse, le regard vers le sol. D’ailleurs ils circulent en sous-sol dans des chenilles de fer appelés « métro ».
-Comment allons-nous retrouver nos cousins ?
- Pas de problèmes. Le 19 mars, ils vont organiser une très grande manifestation. Nous nous perdrons dans la foule et nous irons vers le lieu de rassemblement, un espace EDF qui se sera mis en grève pour nous laisser tranquille.
-Que diront les gens ici ?
-Ne t’inquiète pas, ils ne nous verront pas. Ils ne parleront que de la manifestation.
-Pourquoi ne nous verront-ils pas ?
- Il y a une très vieille légende ici qui dit ceci : un homme cherchait une nuit quelque chose au pied d’un réverbère. Un passant lui demande ce qu’il cherche. « Mes clefs » lui dit-il ; « Ah ! Vous les avez perdues ici ? ». « Non, répond le chercheur, mais ici il y a de la lumière ». Alors les habitants verront la manifestation, en parleront et comme cela nous passerons incognito.
- Pourquoi nous laissent-ils faire ce rassemblement ?
- Notre ile s’appelle dans notre langue Rapa Nui, c'est-à-dire le nombril du monde. Les hommes ici croient que nous pouvons les aider. Ils ont fait des bêtises financières et économiques, ils ne savent pas comment s’en sortir et ils n’osent pas le dire aux habitants Ils pensent que nous avons un savoir ancien et mystérieux.
- C’est vrai ?
-Nous savons une chose, c’est que la vérité est en nous. Eux, ils croient qu’elle est ailleurs ou que c’est la faute des autres. Alors, ils achètent des vérités, se font la guerre ou jettent de l’argent par les fenêtres. Tant mieux pour nous, c’est une occasion de voyager gratuitement.
- Et s’ils comprennent que nous n’avons rien à leur dire ?
- Eh bien, ils organiseront de nouvelles manifestations, des concerts, feront des élections européennes pour distraire les gens le temps qu’ils trouvent ou non une solution.
-Comment rentrerons-nous chez nous ?
- Tout est prévu. Nous, par exemple, sommes les ambassadeurs du Chili. A la fin, nous repartons grâce à notre passeport diplomatique dans une belle caisse.
-Riva riva* Ils sont fous ces européens !
- Tout s’explique mon fils. Nana les européens !
*Leçons de vocabulaire en pascua (vrai lexique)
Bonjour : iorana
Très bien : riva riva
Salut : ola !
Comment vas-tu ? peke koe ?
Au revoir : nana

samedi 21 mars 2009

Les adieux de l'artiste


Il y avait des vieux et des jeunes, des hommes et des femmes, des biens habillés et des mal fagotés…
Ils avaient des belles voitures et des poubelles, des engins propres et d'autres avec lesquelles on a peur d'attraper des maladies, les biens garées et celles stationnées de travers….
il y avait dans l’assistance des gens que je reconnaissais pour avoir été des gens de bonne foi et des agressifs, des hurleurs et des pleurnicheurs, des dédaigneux et des injurieux…

Il y avait aussi les témoins de la scène au quotidien : des piétons, des habitants du quartier, des commerçants, des concierges, des enfants connus tous petits et qui deviennent un jour des clients comme les autres : ils furent tous tour à tour spectateur, témoin, procureur, avocat de la défense…

Et puis, il y a moi, la contractuelle, la pervenche, l'aubergine…matricule 266.472 Z qui circule depuis près de 20 ans sur la scène du théâtre de mon quartier. J'ai été ailleurs avant, mais c'est le passé, n'en parlons plus.

C’est aujourd’hui mon départ à la retraite. Ils sont tous cotisés pour faire une fresque immortalisant ma vie dans le quartier.

Le quartier, ce quartier, mon quartier, je peux dire que je le connais. J’y ai cheminé ainsi 215 jours par an à raison de sept par jour (avec une pause d'une heure le midi et trente minutes de coupure par demi-journée. Je faisais rituellement les six kilomètres de mon circuit habituel, ce qui me prenait 2h30 en moyenne. Je déambulais souvent seule, parfois avec des collègues tout au long des rues de mon quartier. J'y étais connue, aimée, détestée, respectée, haïe…

Je verbalisais en moyenne 123 voitures par jour. Faites le compte : je faisais 3.926 km par an et verbalisais toutes les 3'35 minutes ou tous les 150 mètres. Mon travail peut vous paraître monotone, routinier, pénible (par -10° ou + 33°), mais je l'aimais bien. Cela peut vous paraître surprenant : comment aimer un tel métier ? Pour vous, il semble simplement alimentaire. Vous espérez peut-être que je vous dise que ma vraie vie était ailleurs, que je chantais et dansais dans une troupe de théâtre, bref, que je savais m'évader de cette grisaille quotidienne…

Eh non ! S'il fut un temps où j'ai détesté ce métier, j'ai appris progressivement à l'aimer au fil du temps. Comment cela peut arriver ? Comme dans la vie habituelle… par coup de foudre ou par habitude. La rue est pleine de mille et un petits détails du quotidien qui vous font apprécier à la fois la sécurité offerte par la routine et les imprévus qui pimentent votre journée.

A vous tous qui êtes ce soir pour fêter mon départ, je voulais vous dire merci parce que vous avez été mes témoins, collègues, mes clients et mes fournisseurs parce que je faisais mes courses avant de partir. Moi aussi, je vous ai aimé ou détesté selon les jours. Finalement, nous avons cohabité. Ma remplaçante arrive demain. Je ne l’ai pas rencontré, je ne lui ai pas parlé. Je vous laisse la découvrir et vous souhaite une bonne coexistence avec elle. Aussi longtemps qu’avec moi ? Je vous le souhaite, quoique je ne sache pas s’il y aura autant de voitures demain. Peut-être plus de vélos, des rollers, des trottinettes,… d’autres formes de clients. A elle de s’adapter, moi je m’en vais loin d’ici habiter dans un espace piétonnier.


Merci pour tout !

dimanche 8 mars 2009

Le mystère du tram


"Mesdames, messieurs, nous vous remercions d'avoir accepté de venir ici discrètement de nuit sur les lieux d'un grand mystère. En tant qu'adjoint au Maire, c'est un honneur pour notre ville d'accueillir aussi bien le commissaire Maigret de la police judiciaire française, qu'Hercule Poirot de la police Belge, l'inspecteur Derrick de la police allemande et Sherlock Holmes, détective indépendant. Vous avez bien voulu prêter votre concours à la résolution de cette énigme. voici en quelques ce que nous savons. Là même où vous vous trouvez, les rails se croisent, disparaissent et le tramway avec. Pourquoi ? Comment ? Où sont passés les passagers ? Mystère ! Nous n'en avons plus de nouvelles depuis deux jours. Pour l'heure, nous avons demandé aux médias d'étouffer l'affaire. Nous ne pourrons pas garder le silence indéfiniment. Nous sommes prêts à répondre à vos questions."

Les policiers se regardèrent quelques instants. Ce fut Sherlock Holmes qui prit la parole le premier : "un bref regard sur vos rails me fait penser que c'est un modèle ATX 345, qu'il a été construit en 1998, qu'il transportait 26 passagers au moment de sa disparition et que son traminot portait une chemise verte et un caleçon à fleurs."

Hercule Poirot qui ne tenait pas en place renchérit aussitôt : "J'ai été confronté à Bruxelles, il y a une quarantaine d'années, à une histoire similaire. En fait, il s'agissait d'un tram à impériale fabriqué en Flandre. or les rails wallonnes ne le supportaient pas."

Le commissaire Maigret opina de la tête : "dans ce cas, il faut chercher la femme."
Derrick qui s'était mis à quatre pattes pour examiner de près le sol l'appuya : "je pense qu'elle est blonde" dit-il en exhibant au bout de sa pince un cheveu.
"Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois" demanda brusquement Maigret à l'édile. "Avant hier soir à 18h32. Je m'en souviens. Elle est sortie à l'heure de mon émission préférée à la télévision. Mais… attendez ! Pourquoi moi ? Je suis innocent !" dit fébrilement l'adjoint au Maire.
Sherlock Holmes continua sans prêter attention aux paroles de l'élu. : Bravo, mon cher Maigret, le tramway doit être maintenant à Rochester (USA), ville jumelle de celle-ci où un tramway passera plus inaperçu qu'à Bandiagara."
Poirot sourit : "L'affaire est close" dit-il. "En 1934, chez Miss Douglas, dans le Surrey, j'ai vu un cas semblable. Votre femme est partie avec le traminot. Ils ont utilisé les liens privilégiés de la ville avec des cités dans le monde pour partir loin d'ici."

L'édile, tout pâle, bredouilla : "Ce n'est pas vrai, elle avait un amant, mais il était responsable du métro."
Derrick regarda fixement le suspect : "Le métro n'est-il pas en panne ? A quelle heure cet arrêt a-t-il commencé," L'édile devint tout rouge : "A 19h30, avant-hier…à la même heure où le tram et ma femme ont disparu".
Maigret regarda autour de lui : "Il règne une drôle d'atmosphère ici. Quelle est le montant de subvention que verse la ville pour le tram ?".
l'édile reprit : "Une coquette somme".
Derrick déclara négligemment : "Je me suis laissé dire qu'il y avait eu une grève des traminots ces derniers jours et que certains d'entre eux avaient touché des enveloppes pour reprendre plus vite le travail."
Le maire adjoint dit d'une petite voix : "je ne suis pas au courant"

Sherlock Holmes regarda Maigret d'un air entendu : "La pipe, n'est-ce pas ?". "Eh oui", reprit Maigret, "nous autres fumeurs de pipe, sentons les choses et attirons à nous les confidences".
Poirot s'en étonna; Maigret reprit : la femme du buraliste chez qui j'ai été acheté mon tabac parlait avec le gendre de la nièce d'un traminot…"
L'édile s'étrangla : "et les autres passagers, où sont-ils ? Pourquoi n'entend-t-on personne en parler ?"
"Appelez la mairie de Rochester : ils vous confirmeront que des traminots avec leurs épouses ou maitresses font la fête depuis deux jours." dit tranquillement Hercule Poirot.
"De toutes façons, ils seront là à temps pour la reprise du service demain matin" dit négligemment Sherlock Holmes.
"C'est peut-être vous-même qui les avez incité à partir. Vous nous avez invité pour donner le change" continua Derrick "Nous allons devoir prendre votre déposition…"

Sur ces mots, le maire-adjoint se réveilla en transe. Sa chambre était dans le noir. Sa femme dormait paisiblement. Il rangea les livres policiers qui étaient par terre et partit prendre son café dans la cuisine. "Plus de café le soir, cela me fait faire des cauchemars.". Il ouvrit la radio et entendit "Un accident bizarre de tramway hier soir…"